Apprendre, fondamentaux d’un mécanisme naturel

Nous apprenons tous. Tous. Vous êtes peut-être parfois face à des personnes, souvent adultes, qui vous disent qu’ils ne savent pas apprendre. Qu’ils sont mauvais, incapables. Lorsque j’enseignais le théâtre en milieu associatif, les adultes avaient l’habitude de me dire en début d’année qu’ils ne pensaient pas y arriver parce qu’ils ne savaient pas apprendre. S’en suivait généralement un regard un peu fuyant, presque honteux, coupable.
Et pourtant, ils apprennent tous les jours. Oui, tous les jours. Si on y réfléchit bien, nous apprenons tous, tout le temps.

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Exemple : j’ai invité une amie à souper, et elle est dramatiquement intolérante au gluten. Alors, non seulement j’en ai profité pour découvrir ce qu’était le gluten, mais en plus, j’ai découvert une nouvelle façon de cuisiner (et appris au passage qu’il existait de la farine de teff. Oui. De teff). Au détour d’une conversation, quelqu’un m’a parlé de ce pays qu’il avait visité et que je ne connaissais pas. J’ai entendu à la radio qu’il se passait quelque chose dans un quartier qui m’était jusqu’alors inconnu. J’ai fait une ou deux recherches grâce à mon ami Google, et j’ai découvert mille et une choses.
Parce que voilà, si nous apprenons naturellement tous tout le temps, il faut bien avouer qu’en 2017, c’est encore plus facile qu’avant de trouver l’information qu’avant. Les sources sont incroyablement nombreuses et diverses. (J’ai été d’ailleurs agacée de constater qu’en cherchant des photos pour illustrer cet article ; si on tape « apprendre » ou « apprentissage » dans un moteur de recherche, il ne nous sort…. que des images de livres. Il y a du travail à faire pour changer les représentations, hein.) Si en 1835, vous aviez envie d’apprendre à crocheter, il vous fallait attendre que quelqu’un qui maîtrise le geste ait le temps de vous expliquer comment faire. En 2017, il suffit de taper « les bases du crochet » sur Youtube, et de se lancer.
Je vous mets quand même une photo de livres, par esprit de contradiction. Et parce que quand même, les livres restent une belle source d’information.

Pourquoi apprenons-nous ?

Néanmoins, l’être humain n’a pas attendu les internets pour apprendre. C’est une faculté propre à tous, depuis toujours. Dans le ventre de notre mère déjà, nous apprenions. À reconnaître notre corps, la voix de nos parents. À utiliser nos doigts. À reconnaître certains sons ou certaines saveurs. Et puis dès la naissance, tout s’accélère : chaque jour, des choses nouvelles se présentent. En tant que nourrissons, nous avons eu tellement de sollicitations que nous avons été capables, en moyenne, de marcher seul·e en un an, de parler en 30 mois. En grandissant, nous avons exploré et découvert, et puis, tous ces apprentissages se sont stockés dans notre mémoire et ont servi de base aux apprentissages suivants. Normal : si nous n’apprenions pas, c’est-à-dire si nous n’étions pas capable de stocker en mémoire de nouvelles connaissances, les conséquences ne se feraient pas attendre, et elles ne seraient pas très belles.
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« Nous n’arrivons dans ce monde qu’avec notre capacité à apprendre. »
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est John B. Watson. Mais pensez-y comme ça : au départ, certes on a un corps, mais on ne sait rien. Rien de rien. On a des réflexes innés, certes, comme celui de la marche, mais on est ainsi fait qu’on perd celui-là (même si la nature, sympa, nous en laisse d’autres comme la succion ou la déglutition. Merci, mère Nature.) Ces réflexes mis à part, on arrive, effectivement, sans rien d’autre que cette capacité humaine de l’apprentissage. On va apprendre une chose, puis une autre viendra s’y ajouter grâce à ce qui a déjà été appris, et ainsi de suite.
Un exemple : quand vous apprenez à faire du vélo, vous commencez par un vélo avec des roulettes. Ceci-dit, vous ne pouvez le faire que parce qu’auparavant vous aviez appris à coordonner vos jambes, ce qui vous permet de pédaler sans vous emmêler. Et puis, petit à petit, vous apprenez le sens de l’équilibre. Vous enlevez les roulettes. Vous perfectionnez votre sens de l’équilibre, et un jour vous parvenez à lâcher une main pour indiquer la direction que vous souhaitez prendre. Et un jour, hop, vous lâchez les deux mains (peut-être. Personnellement, je n’en suis pas là dans mon apprentissage).
Autrement dit, si vous êtes capable aujourd’hui de pédaler les deux mains croisées à l’arrière de votre tête, c’est parce qu’au départ, vous aviez appris à coordonner vos membres, et qu’au fur et à mesure d’autres apprentissages sont venus enrichir ce premier apprentissage, comme une longue chaîne d’enrichissement de ce qui existait déjà.
Bref, si vous vous ennuyez, prenez n’importe lequel des gestes que vous faîtes ou n’importe laquelle de vos connaissances et cherchez à remonter la chaîne qui a fait que vous l’avez appris, vous allez voir, ça marche à tous les coups.

Alors apprendre, finalement, qu’est-ce que c’est ?

Donc, nous apprenons tous, tout le temps. Probablement que le moment où nous cessons d’apprendre est celui où nous mourrons. Alors certes, les apprentissages les plus spectaculaires d’un point de vue extérieur sont probablement ceux qui se font pendant l’enfance, ou en tout cas, ce sont les plus visibles. Et pourtant.
Je suis sûre que si vous avez une conversation avec votre grand-mère sur un sujet qui lui est de prime abord inconnu, elle apprend quelque chose de cette discussion. Je suis sûre aussi que cette même grand-mère peut recevoir votre amie qui ne mange pas sans gluten et apprendre que la farine de teff existe (oui, j’ai une légère obsession pour la farine de teff). De la même façon, les adultes des cours de théâtre ont toujours réussi à mener leur spectacle à bien à la fin de l’année. Oui, peut-être y avait-il de temps en temps un « trou », un texte qui ne venait pas, une mémoire qui faisait défaut. Mais jamais, jamais, de trou intersidéral, de catastrophe, d’incapacité à retenir le moindre mot ou à intégrer les techniques de respiration, d’improvisation ou de jeu théâtral enseignés pendant l’année.
Apprendre, c’est retenir une information en mémoire. Nous ne nous étendrons pas ici sur le fonctionnement de la mémoire, mais en gros, en très gros, apprendre, c’est être capable de stocker quelque part une information en lien avec ce que nous savions déjà, puis être capable de le restituer au moment où on en a besoin.
Par exemple, on apprend les tables de multiplication, cela signifie qu’on se les rentre dans le crâne (souvent à coups de chansons un peu stupides et de nombreuses heures à s’arracher les cheveux) et qu’on est capable, lorsqu’une équation se présente, de convoquer cette connaissance pour la résoudre.
Mais c’est aussi retenir que la levure est ce qui fait monter le pain, et donc, être capable de créer des recettes de pain en y intégrant la dite-levure. C’est retenir le chemin pour rentrer chez soi, avec suffisamment de liens mnésiques pour que même en fin de soirée après avoir beaucoup arrosé un anniversaire, on soit capable de se crasher dans notre lit. C’est faire en sorte que pendant que je vous cherche avec ma tête des exemple de ce que c’est qu’apprendre, mes doigts trouvent tout seuls leur chemin sur le clavier et appuient sur les bonnes touches pour vous donner un texte lisible (alors que ma première expérience sur un clavier devait être bien moins fluide que cela).
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L’apprentissage prend donc beaucoup de formes, mais toutes ont pour point commun l’encodage en mémoire, c’est-à-dire les liens que votre cerveau fait entre la nouvelle information que vous essayez d’y faire entrer et tout ce que vous avez déjà en tête. Si c’est une faculté de l’être humain, c’est parce que ça lui est nécessaire.
Mettons que vous ne soyez pas capable d’apprendre ce fameux chemin qui vous ramène chez vous, et je vous laisse imaginer votre galère quotidienne. Je vous laisse aussi imaginer ce que serait votre vie si vous n’étiez pas capable d’apprendre, la première fois que vous vous coupez avec un couteau de cuisine, quelles sont les conséquences de mal ranger vos doigts lorsque vous émincez un oignon ou ce qu’il se passe quand vous laissez cuire votre repas pendant deux heures. Je ne vous parle même pas des apprentissages comme marcher, parler, utiliser ses doigts comme une pince ou utiliser un mouchoir. Ou déglutir. Apprendre, finalement, c’est juste de la survie élémentaire.

Des lieux dédiés ?

Dans les conversations autour de moi, j’ai l’impression que souvent, l’apprentissage est associé à des lieux formels : l’école, l’université, les formations pour adultes, les conférences de grands pontes, les quelques jours de formation alloués quand on débute un métier. Comme si on avait réservé nos capacités d’apprentissage juste pour ces lieux-là, ces lieux qui tout d’un coup deviennent des théâtres de la connaissance, des lieux d’épanouissement de nos facultés cognitives. Alors que faire de ceux qui ont quitté l’école tôt, qui se sont formés sur le terrain ? Ont-ils cessé d’apprendre pour autant ? Je pense que nous avons tous autour de nous des exemples qui nous prouvent le contraire. Apprendre, c’est bien plus large que la seule conduite souhaitée dans ces lieux formels et dédiés.
C’est pour cela que jusqu’à la fin de votre vie, vous apprendrez. Et c’est tant mieux. Bien entendu, et c’est là notre intérêt sur ce blog, il y a des environnements qui favorisent l’apprentissage. L’école, certes, permet aux enfants d’explorer tranquillement. Elle leur permet de se tromper, de réussir. Finalement, de développer leurs apprentissages dans des conditions optimales. Mais le milieu familial, la fratrie, la télévision, les livres, l’exploration, tout contact avec l’environnement remplissent la même fonction… En autant que le-dit environnement soit stimulant. Oui, je suis profondément agacée lorsque quelqu’un sort son téléphone pour vérifier une information sur internet pendant un repas entre amis. Mais j’apprends aussi de cette façon. L’enjeu, finalement, c’est d’être capable d’utiliser ses connaissances dans autant de situations qu’on est amené·e à rencontrer, n’est-ce pas ?
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