L’impossible combat entre théorie et pratique

Il y a une question qui revient souvent dans les débats sur l’éducation : celle de la théorie et de la pratique. Imaginons : repas de Noël. Vous êtes assis·e à côté de votre cousine, qui a quitté l’école à 16 ans. Elle ne se plaisait pas sur les bancs de l’école et a monté son entreprise ; elle a tout appris « par elle-même ». (oui, je mets des guillemets parce qu’on s’en est déjà parlé, des innombrables sources possibles d’apprentissage). En face de vous, la femme de votre frère, professeure à l’université. Adepte de théories, elle écrit des livres en accord avec cette passion.

Il suffit d’une question anodine, une réflexion de quelqu’un qui ne voulait pas de mal, et paf, ça s’enflamme. Et vous, vous vous trouvez coincé·e  entre les deux défenseurs de leurs camps respectifs. D’un côté, votre cousine qui s’emporte contre les interminables cours théoriques. D’après elle, ils n’apportent rien à personne et ne correspondent pas à la réalité. En face, votre belle-sœur, qui soutient que sans théorie, point de connaissance exploitable. Alors, qui croire ?

L’importance de la pratique

La pratique est souvent mise en avant dans les retours sur les formations. Demandez à quelqu’un d’évaluer la formation que vous lui avez dispensée, ou demandez à vos élèves ce qu’ils pensent de votre enseignement, et vous verrez : souvent, la question de la pratique viendra sur le tapis. On vous reprochera de ne pas avoir assez fait de liens avec « la pratique », ou on vous remerciera au contraire de l’avoir fait. D’ailleurs, si vous cherchez ce qui vous plaît quand vous apprenez quelque chose, il y a fort à parier que vous en appréciez le côté pratique.

Reste encore à définir ce que c’est que la pratique. Pour certains, il s’agit de faire, d’apprendre en faisant. Pour d’autres, il s’agit de la répétition de gestes posés, d’essais successifs. Mais ce qui est commun à tous ces retours, c’est que l’on aime voir l’application concrète de la théorie. Comme si, sans l’application, on était un peu perdu·e et on avait de la difficulté à faire quoi que ce soit de ce qu’on apprend.

L’appui de la théorie

Par contre, la théorie a souvent mauvaise presse (sauf donc, auprès de votre belle-sœur). On lui reproche d’être rébarbative, ennuyeuse, de ne servir à rien. On l’accuse d’une certaine déconnexion avec le réel. Elle ne servirait qu’à se gargariser de connaissance, sans être exploitable. Elle est celle qui fait que l’on se moque bien souvent des « intellectuels », ceux qui, d’après la croyance souvent répandue, ne savent rien faire de leurs dix doigts.

Mais ses adeptes lui reconnaissent des propriétés merveilleuses pour expliquer et surtout, penser une situation. Car oui, on pense la situation avant de la vivre, on pense un problème avant de le résoudre. Un boulanger, lorsqu’il pétrit son pain, sait de nombreuses choses théoriques sur cette activité : il sait par exemple, que la levure doit être soumise à de la chaleur pour développer ses propriétés, mais que de l’eau trop chaude la tuera et ne donnera donc aucun résultat. Il connaît aussi la température optimale du four.

Un ébéniste construisant un meuble, connaît les lois de portance et de résistance du bois. Il connaît l’inclinaison optimale de l’outil. Il sait quel bois choisir dépendamment du projet qu’il cherche à mettre en place.

Et qu’est-ce que tout cela, finalement, sinon de la théorie ? Cette fameuse théorie qui permet d’expliquer le geste, de le poser adéquatement. Cette théorie qui finalement, se construit aussi dans la pratique.

Un aller-retour et une complémentarité

Donc, vous vous dîtes peut-être que la frontière entre théorie et pratique vous semble bien mince. Vous avez raison, je partage votre avis. Je le partage parce que je crois fermement que l’opposition entre théorie et pratique ne peut pas exister aussi fermement. Parce que la théorie soutient la pratique, et que de la pratique naît la théorie, c’est un aller-retour permanent qui s’opère dans nos cerveaux entre le geste et la pensée. Et lorsque l’on parle de geste, on ne parle pas nécessairement de pratique ; lorsque l’on parle de pensée, on ne parle pas forcément de théorie. C’est l’occasion de réconcilier votre cousine et votre belle-sœur, finalement. Voilà une bonne nouvelle, non ?

C’est un combat qui dépasse toutefois le cadre de votre table au souper de Noël ; chez les futur·e·s enseignant·e·s que j’ai rencontré·e·s, c’est un débat qui revient souvent. Les cours théoriques sont, comme expliqué ci-dessus, plutôt décriés par une majorité d’entre eux (pas tous, soyons justes), pressés d’enseigner et de pratiquer leur discipline. Avides depuis parfois longtemps d’enseigner, de transmettre, les cours sur l’apprentissage ou sur l’histoire de l’éducation leur semblent parfois particulièrement rébarbatifs. Certain·e·s se demandent même parfois pourquoi ces cours sont si importants dans le programme que l’Université leur propose.

Alors pourquoi ne pas voir la chose ainsi : ces cours théoriques, ce sont ceux qui leur permettent de prendre du recul sur leur pratique. Dans cet aller-retour permanent, ce qu’ils expérimentent sur le terrain est sous-tendu par ce qu’ils connaissent de théorie.

L’exemple du chirurgien

Si ce raisonnement fonctionne dans la formation des futur·e·s enseignant·e·s, il est tout aussi valable dans n’importe quel domaine. Imaginez le temps que gagne un chirurgien s’il a compris comment fonctionne le corps humain avant d’ouvrir ses premiers patients ! (Et accessoirement, imaginez le nombre de vies sauvées !) Lors de la première opération à laquelle il assiste, il est capable de comprendre ce qu’il voit et donc, de comprendre les gestes à poser. Lorsqu’il effectue ces gestes, il peut ensuite enrichir sa base théorique, et devenir un chirurgien encore plus efficace. Et c’est ce qu’on demande à un chirurgien qui tient notre vie entre ses mains, n’est-ce pas ?

Chez ce chirurgien, qui a suivi un long cursus où la théorie était reine, on ne peut toutefois pas nier l’importance de la pratique. Sans opérations réelles, tout cela ne sert à rien. Et sans essais pratiques, la théorique ne s’enrichit jamais. L’une a besoin de l’autre, toujours.

C’est donc l’occasion de repenser la façon dont on apprend : de la théorie, oui, mais aussi de la pratique, l’une par rapport à l’autre, pour développer ses systèmes de raisonnement, de résolution de problème… Et régler ce débat éternel mais insoluble entre partisans de l’un et de l’autre camp. Voilà aussi une belle façon de repenser les leçons de poésie apprises par cœur et récitées la peur au ventre au tableau, non ?

 

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