Développer sa créativité à l’école, est-ce possible ?

La créativité est une habileté que l’on chérit dans nos sociétés. On y associe la capacité de résoudre des problèmes de façon novatrice. Elle est également très recherchée par nos employeurs. On a tendance à aimer les personnalités créatives chez nos amis et les blogs et autres sites internet regorgent d’articles pour développer sa créativité.

Mais également, on a tendance à y associer un côté artistique exclusivement, à imaginer au seul mot de créativité un univers un peu fantasque. On voudrait développer sa créativité, mais on ne sait pas comment faire, parce qu’on a cette impression tenace qu’on est créatif, ou qu’on ne l’est pas.

Et puis, quand on essaie d’associer créativité et école, les yeux montent au ciel. On se retrouve face à des adultes qui disent que l’école tue la créativité. Ou, plus tranchés, ils défendent que l’école est un lieu de connaissance, pas de créativité. Je ne suis pas vraiment d’accord avec ça (vous vous en doutiez, n’est-ce pas ?), alors je voulais vous proposer une vision de la créativité (et vous retrouverez quelques ressources dans l’article et en fin d’article).

La créativité, qu’est-ce que c’est ?

Créer, c’est trouver des solutions. C’est, lorsqu’un problème se présente, être capable d’y apporter une réponse là où, auparavant, n’existait que le problème. On associe souvent la créativité au domaine artistique, mais cette habileté est avant tout cognitive. Et oui ! Parfois, on entend parler de créativité comme de quelque chose d’un peu éthéré, une inspiration qui viendrait d’on ne sait-où, de sphères que nos consciences ne connaissent pas vraiment. Peut-être. Mais cette représentation (dont je ne dis pas qu’elle est complètement fausse, hein) présente un désavantage certain. Ça voudrait dire qu’on ne peut rien faire pour développer la créativité. Et là, je ne suis pas d’accord.

Parce que ce processus cognitif n’est autre, justement, qu’un processus de résolution de problème. C’est mobiliser ses ressources pour pouvoir apporter une réponse nouvelle. Certes, c’est moins évident à imaginer dans les domaines artistiques, et vous pourriez me demander ce qu’un peintre a comme problème. Mais en fait, si. Sa créativité, il l’emploie à trouver une solution pour transcrire un sentiment, un cri intérieur, une émotion, une situation, avec le matériel dont il dispose. Il doit trouver la bonne technique, l’adapter aux contraintes qu’il a (par exemple, la taille de sa toile). Ça dépend de ce que l’on entend par problème, en fait. Un problème, ce n’est pas forcément quelque chose de négatif : c’est une situation qui demande une résolution. Pas de jugement là-dedans !

Par contre, les contraintes sont importantes : elles balisent, orientent vers certaines ressources. Créer, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, n’est pas sortir quelque chose d’un chapeau, pof. Non : c’est une résolution de problème, à l’intérieur de certaines contraintes.

Pour ce faire, l’apprenant va collaborer, explorer. Beaucoup d’auteurs mettent en avant les interactions avec l’environnement dans le déploiement du processus créatif. Et c’est assez logique, quand on y pense. En interagissant, on découvre d’autres façons de faire, on élargit sa pensée, on y intègre d’autres méthodologies, d’autres visions. On essaie. Et on adhère, ou pas. On réussit, ou on échoue. Mais on a considéré d’autres façons de faire, et c’est ça qui est important.

Une histoire de frottage de lampe ?

J’aime toutefois beaucoup l’image du petit génie créatif. Celui qui est assis là, sur votre épaule, et qui vous souffle des idées. Elizabeth Gilbert, dans un TED que j’aime beaucoup, explique que dans la Rome Antique on ne considérait pas un créatif comme un génie. On disait qu’il AVAIT un génie. Un esprit divin, une entité magique, venait glisser à l’artiste des idées. Je trouve cette idée romantique, mais il lui manque à mon goût un peu de responsabilité (c’est d’ailleurs l’idée d’un tel détachement, le principe du petit elfe posé sur l’épaule, et qui prend une partie de la responsabilité).

Alors, pour retrouver un peu de cette responsabilité et d’investissement personnel dans le processus créatif, il suffit de penser en termes de processus. De se laisser inspirer par son environnement, ses pairs, des livres, une exposition, une discussion, mais aussi, de développer des processus cognitifs divers. Parce que c’est bien mignon d’explorer, mais il nous faut quand même quelques processus efficaces pour pouvoir mettre toutes ces informations en lien et réussir à résoudre le problème.

La créativité, si elle naît parfois d’un insight, d’une inspiration dont on ne sait pas exactement d’où elle vient, ne peut pas exister sans un processus cognitif qui la rend tangible. Imaginez que vous ayez plein d’inspiration, plein d’informations, mais que vous n’en fassiez rien : seriez-vous ce que vous définissez comme une personne créative ? Non. Il vous faut produire quelque chose, proposer une solution, réaliser une oeuvre pour que vous soyez créatif·ve.

Finalement, la créativité, ce n’est qu’une histoire de raisonnement et de mise en liens. Facile, non ?

Les étapes du processus créatif

J’aime beaucoup les quatre étapes que Wallas (dans The Art of Thought, 1926 ; je sais, c’est un peu vieux, mais c’est intéressant quand même) présente comme essentielles pour le processus créatif :

  • d’abord, une phase de préparation : c’est un moment conscient où l’on rassemble les informations que l’on possède, où on en cherche d’autres, on fait les liens, on brainstorme. Autrement dit, une fois qu’on a pris connaissance du problème à résoudre, on cherche toutes les ressources qui peuvent nous aider à avancer.
  • ensuite, une phase d’incubation : c’est un moment chouette où on délègue à notre cerveau une partie du processus. Il continue, de manière inconsciente, à fonctionner sur notre résolution de problème. Parce que notre cerveau, lui, ne s’arrête jamais, alors pourquoi ne pas le laisser travailler un peu tout seul ? Il continue à faire des liens, à explorer des façons de résoudre le problème.
  • une fois que le cerveau a avancé tout seul sur la résolution du problème, il nous envoie l’illumination : en fait, il envoie à notre conscience la solution du problème, ou en tout cas le résultat du traitement d’information qu’il a réalisé pendant la phase précédente. Vous voyez bien que le cerveau, c’est magique !!
  • et pour finir, il vous faut effectuer une vérification : on évalue l’idée que le cerveau nous a envoyée, on en vérifie la pertinence, on l’adapte au besoin. Suite à cela, on peut s’arrêter là si ça nous convient ou se relancer dans une nouvelle phase de préparation.

Si j’aime autant cette façon de voir la créativité, c’est parce qu’elle implique de se laisser du temps. Elle met en valeur ce moment d’Eurêka que nous avons tous expérimenté à un moment ou à un autre. Elle implique que pour résoudre un problème, il faut certes regrouper tout un tas d’informations, mais aussi qu’il faille se laisser du temps, se décoller du problème, faire autre chose. Vous savez, ces moments où vous vous arrachez les cheveux sur un problème et où vous vous énervez ? Sortez faire un tour. Allez vous coucher. Invitez des amis à souper. En bref, faîtes confiance à votre cerveau.

Le problème avec la créativité à l’école

Bref, on en vient (enfin) à la question de l’école. J’ai toujours été interloquée par la différence entre certains discours de parents (« mon enfant est très créatif ; il invente des histoires, il crée des monde avec ses jouets, elle écrit des histoires ») et ceux des enseignants (« c’est important que mes élèves soient créatifs, mais rien à faire. J’ai beau le leur demander, il ne font preuve d’aucune créativité »). Moi la première, j’ai tendance à valoriser la créativité chez les étudiants, tout en déplorant parfois qu’ils ne la laissent pas se déployer dans leurs travaux.

Alors, j’ai fait une petite introspection et je me suis demandé ce qu’impliquait la créativité dans un cadre formel comme le cadre scolaire (ou, dans mon cas, le cadre universitaire). Et j’ai réalisé qu’on veut des élèves créatifs, mais qu’on craint la perte de contrôle de la classe. Dans la phase de préparation (voir ci-dessus) les élèves génèrent beaucoup d’idées. Ils explorent, échouent, recommencent, collaborent, questionnent, confrontent, remettent en question. Or ce qu’explique Cropley (Creativity in the classroom: the dark side, dans le livre The dark side of creativity, 2010), c’est que si les enseignants souhaitent fortement voir leurs élèves faire preuve de créativité et d’initiative, les implications les inquiètent un peu pour leur gestion de classe.

Parce que quelque part, dans nos représentations, nous avons encore cette idée d’une classe tranquille, studieuse, où tout est sous contrôle et où rien de dépasse. Et c’est normal : c’est rassurant. L’ordre, la discipline, nous donnent un sentiment de contrôle. Ils sécurisent l’enseignant dans l’image qu’il a de lui-même, dans son efficacité dans son enseignement.

Donc, les enseignants veulent des élèves créatifs, mais pas que les enfants remettent en question l’ordre établi et proposent des solutions originales tout en allant trouver eux-mêmes les ressources dont ils ont besoin. Ce qui est pourtant, si vous avez suivi, une condition importante de la créativité.

Bon, alors on fait quoi ?

Si l’on veut des élèves créatifs, on va donc devoir bousculer un petit peu ces représentations qui enferment nos classes. On va devoir revoir la façon dont on enseigne. Par exemple, si l’on veut laisser les élèves explorer les stratégies pour trouver les plus adéquates, on va devoir leur enseigner des stratégies diverses et variées plutôt que du contenu. On va devoir leur permettre d’enquêter. De rechercher. D’explorer. Leur laisser du temps.

Il va également falloir que l’on s’attache à favoriser la coopération, l’interaction avec l’environnement. Ça veut dire que l’élève a une liberté de déplacement dans l’espace, de coopération avec ses pairs et avec l’enseignant. Ça signifie aussi des classes avec des ressources accessibles, un monde à portée de la main, en libre accès. Et ensuite, que l’on laisse du temps à l’élève pour digérer toutes ces informations. Pas sûre que les rythmes scolaires où on enchaîne les sujets, les matières, les exercices, favorisent vraiment la créativité. Laissons nos cerveaux s’évader et traiter l’information tranquillement.

Et puis, il y a la question de l’erreur : valoriser la créativité, c’est valoriser l’erreur. C’est accompagner la prise de risque de l’élève, ne pas juger ses essais, ses échecs que l’on peut dès lors considérer comme faisant partie du processus. Leur offrir une sécurité psychologique quant à leur possibilité d’explorer, c’est pour eux l’assurance qu’ils pourront tenter, recommencer, défricher de nouvelles façons de faire.

Pousser la réflexion

Tout changer dans nos classes n’est pas chose aisée. Ce serait changer nos représentations, et modifier notre façon d’investir le système. Une des questions qui restent en suspend, c’est la question de l’évaluation qui est aujourd’hui encore (que ça nous plaise… ou pas) une pratique importante à l’école ou à l’université.

Peut-être que l’on pourrait faire participer l’élève à sa propre évaluation. Que grâce à des pratiques d’auto-évaluation, il pourrait investir cette dimension de son apprentissage. Mais surtout, que l’évaluation porte moins sur le résultat que sur le processus. Parce que finalement, est-ce que le résultat est toujours ce qui compte ?

Pour aller plus loin, quelques ressources faciles d’accès :

Deux TED, celui d’Elizabeth Gilbert, Your elusive creative genius, ici, et celui de Ken Robinson, Do schools kill creativity, ici. (Les deux TED peuvent être sous-titrés en français.)

Également deux livres : le livre de Julia Cameron, Libérez votre créativité et celui d’Elizabeth Gilbert (et j’ai un gros coup de cœur pour celui-ci), Comme par magie. 

 

Image en Une : Photo by Samuel Zeller on Unsplash

Sources des autres photos :   James PondToa Heftiba, Jez Timms,  Jared Sluyter,  Hello I’m Nik 

 

 

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