De la question de la punition et des apprentissages

En ces temps où l’éducation bienveillante a bonne presse, on repense beaucoup à la façon dont, nous, nous avons été éduqués. Par nos parents, certes, mais aussi par nos enseignants successifs, car le mot éducation s’applique après tout aux deux contextes. (Doit-on encore rappeler que parmi les missions de l’école, il n’y a pas qu’instruire mais aussi, éduquer ?) Fût une époque pas si lointaine, où un enseignant pouvait administrer la punition qu’il voulait, y compris gifler un enfant. Aujourd’hui, cette seule idée donnerait la chair de poule à bien des parents, non ?

Ok, pour être honnête, elle me donne la chair de poule aussi.

Pas seulement parce que frapper n’est pas une solution en soi, à aucun des conflits que le monde peut présenter. Et de toute façon, il y a de nombreuses punitions autres que la gifle. Mais aussi parce que je ne suis pas convaincue de la pertinence de la punition pour l’apprentissage.

Pourquoi inflige-t-on des punitions ? 

Après tout, c’est la première question à se poser, n’est-ce pas ? Je me suis donc lancée dans une petite recherche sur les forums, sites internet et auprès de quelques enseignants de mon entourage. Quand on demande aux enseignants pourquoi ils punissent, leurs réponses sont variées quant aux situations mais vont généralement dans l’une des deux catégories suivantes :

  • punir pour souligner un manque d’apprentissage. Une mauvaise note, une leçon non apprise, et la punition tombe. L’espoir est alors que la prochaine fois, la leçon soit connue, que les devoirs soient faits ;
  • ou punir pour favoriser un bon comportement (ou en tout cas, pour stopper un comportement non souhaité). Pour de nombreux enseignants, punir est une façon de maintenir un climat de classe agréable, favorable à l’apprentissage. (Oui, même si parfois un peu de mouvement ne nuit pas, bien au contraire, à un peu de créativité dans une classe.)

Et dans tous les cas, l’adulte rapporte plus ou moins explicitement un sentiment d’impuissance.

Parce que je ne vais pas vous proposer un article de trois kilomètres de long, je vous propose qu’on s’intéresse ici seulement à la punition donnée en lien avec l’apprentissage.

La punition et la vision béhavioriste

En gros, la punition serait donc le pendant négatif de la récompense, dans une optique très béhavioriste. Non, béhavioriste n’est pas un gros mot ; en fait, on connait tous l’idée. C’est celle du chien qui salive lorsque la cloche sonne. On fait sonner une cloche à chaque fois qu’on donne à manger au chien, et au bout d’un certain temps, il salive automatiquement en entendant retentir la cloche, même si ce son n’est plus suivi d’une présentation de nourriture.

Quel rapport avec nos classes ? Grosso modo, on entraîne notre chien à produire une réaction lorsqu’on lui présente un stimulus. Et c’est tout le principe de la punition : lorsque vous produisez un comportement qui me déplaît, par exemple si vous n’avez pas appris votre leçon, je le renforce négativement pour que vous vous habituiez à ce que ce comportement précis engendre une réponse de ma part peu agréable. À l’inverse, je peux renforcer positivement un comportement que je trouve souhaitable en vous présentant une réponse agréable. Par exemple, un compliment, une bonne note ou, dans le cas d’une enseignante que j’ai croisée dans mon parcours, des bonbons. C’était là le principe des bons points de l’école de nos grands parents.

Il ne s’agit pas d’un jugement de ma part : tous, tous les jours dans nos interactions avec les élèves, les étudiants, les enfants et même les adultes de notre entourage, nous usons de ces processus. Mais si, pensez-y : n’avez-vous pas, récemment, souligné à grand renfort de compliments votre conjoint·e qui vous avait fait plaisir ? Ou refusé de répondre aux messages de l’une de vos amies qui vous avait fait une réflexion que vous avez mal prise ? Ce comportement est humain, et nous le mettons tous en place de façon plus ou moins consciente à certains moments.

Mais si l’on réfléchit l’éducation, à tête reposée et dans l’idéal, hors de toute situation conflictuelle immédiate, reste qu’il faut qu’on se pose la question de la pertinence de la punition comme moyen de renforcer négativement un apprentissage non efficace.

 

Apprendre sous la contrainte, est-ce que c’est possible ?

Bien sûr qu’on peut apprendre sous la contrainte. Un exemple : je vous donne des tables de multiplication à apprendre. À chaque erreur je vous casse une assiette sur la tête. Je vous garantis que la punition, ou l’attente de la punition, va vous faire apprendre vos tables. Il y a même de fortes chances pour que vous les appreniez particulièrement vite, comparativement à d’autres méthodes moins radicales.

La question n’est donc pas de savoir si la punition empêche l’apprentissage.  Elle ne l’empêche pas, on en a tous un exemple en tête. Elle est plutôt de savoir si elle lui est utile. Si punir, c’est s’assurer d’une bonne rétention de l’information, et mieux, d’une bonne compréhension de l’information.

Reprenons mon exemple de l’assiette que je vous casse sur la tête et grâce à laquelle vous apprenez vos tables de multiplication. Je ne suis pas convaincue ici de la qualité de votre apprentissage. Certes, vous allez mémoriser une information. Mais ce que nous apprennent les neurosciences aujourd’hui, c’est que la profondeur de votre apprentissage dépend en grande partie de la compréhension que vous avez du sujet. Cette compréhension vous permet de créer des liens nombreux et solides dans votre cerveau, et ancre l’information avec efficacité dans votre mémoire.

Bref, lorsque vous vous dépêchez d’apprendre vos tables de multiplication de peur de recevoir une nouvelle assiette sur votre tête, certes vous mémorisez, mais vous ne comprenez pas. Si vous retenez durablement l’information, c’est parce que vous la re-convoquez souvent et dans différents contextes, ce qui en renforce le souvenir, mais pas nécessairement la compréhension. À titre d’exemple, j’aime raconter aux étudiants que j’ai beau connaître mes tables de multiplication sur le bout des doigts depuis l’école primaire, je n’ai été capable de comprendre ce que signifiait l’action de multiplier qu’à vingt ans passés. Dommage.

 

Différents types de punitions, pour quel résultat ?

En cherchant un peu sur internet, je suis tombée sur des exemples de punitions dont certaines relevées par une étude relatée dans les Cahiers Pédagogiques m’ont un peu surprise. Ah bon, il y a des enseignants qui punissent leurs élèves en quittant la classe ?!? Il y a aussi des enseignants qui, sous couvert d’humour (?) vont un peu trop loin. Et il y a les punitions banalisées, quotidiennes. Vous savez, les punitions à but pédagogique. On en a tous en tête, par exemple des lignes à copier, des heures de retenue. Et puis il y a aussi ce fameux zéro, celui que l’on obtient lorsque l’on n’est pas parvenu à restituer la leçon. Ces punitions, à en croire le discours général, auraient pour vertu de dissuader l’élève de reproduire un comportement de non-apprentissage, ou peut-être de l’encourager à adopter le comportement inverse.

Le problème, c’est que copier cent fois « Je dois apprendre ma leçon » n’aide pas effectivement à apprendre la dite leçon.

Qu’obliger quelqu’un à passer tout un après-midi, sous surveillance, à essayer de rentrer des informations dans sa tête ne va pas l’aider à créer une compréhension du sujet. Et donc, ne va pas l’aider à être efficace dans sa mémorisation et son réinvestissement de l’information en question.

L’autre problème, c’est que l’apprentissage, cette capacité innée de l’être humain, risque d’être ensuite associé à une contrainte. En gros, j’apprends parce que sinon je suis puni ; et non j’apprends pour connaître des choses, développer des habiletés. S’en suit le développement d’une motivation extrinsèque (à savoir, quand on est motivé par un but extérieur à soi). Et non plus intrinsèque (à savoir, quand l’apprentissage en lui-même nous motive).

Alors idéalement, on fait quoi ?

J’ai douloureusement conscience, comme souvent, que les réalités ne permettent pas toujours de réagir comme on le voudrait. Le nombre d’élèves par classe, nos propres émotions viennent parfois compromettre ce que l’on considérerait soi-même comme une réaction optimale.

Mais c’est surtout une réflexion sur cette punition que je voudrais amorcer. Comprendre les raisons de la punition me semble fondamental. Se poser la question de l’objectif que l’on souhaite atteindre, aussi. Même si je suis convaincue que la punition reste un constat d’échec, surtout lorsque l’on entend le sentiment d’impuissance de celui qui l’inflige, elle reste une mesure adoptée dans un but : celui de favoriser l’apprentissage. De là, se poser la question de la meilleure mesure que l’on pourrait prendre est l’étape suivante. Pourquoi l’apprentissage n’a-t-il pas été réalisé ? Quelles sont les difficultés rencontrées par l’élève ? Ce que je propose répond-il précisément au but que je me suis fixé ?

Pour reprendre l’exemple des lignes à copier, est-on convaincu·e que cette mesure répond au but d’apprentissage initial ? Ne risque-t-on pas de briser, ou de déplacer vers la peur de la punition, une motivation déjà apparemment peu présente ? Ou l’absence d’apprentissage correspond-il à tout autre chose ?Problème familial, manque d’adéquation avec les intérêts de l’élève… ou même pédagogie non adaptée ?

Ces questions posées, chacun trouvera la réponse qu’il souhaite apporter et qui, surtout, correspond à ses envies et besoins en tant que formateur ou éducateur. Mais si les châtiments corporels n’ont plus cours, nos punitions contemporaines ne poursuivent-elles pas, souvent, le même dessein ?

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Image en Une : Mag Pole 

Crédits photos de l’article : Kira auf der HeideNeONBRANDDaniel Tafjord,  Zoran Nayagam

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