De la question de la punition et de la gestion de classe

Il y a deux semaines, mon article sur la question des punitions était déjà bien long, et je vous avais dit que je reviendrais vous en parler. Nous y voici. Je vous propose qu’on commence par un jeu : fermez les yeux, et souvenez-vous de cette fois où vous avez été puni·e en classe parce que vous dépassiez les bornes, ce que vous avez ressenti. Gardez ça en tête, vous pourrez y relier ma réflexion et apporter votre expérience pour l’enrichir. Prêt·e ?

Nous nous en étions arrêté·e·s à la punition comme façon de soutenir (ou pas) les apprentissages. En effet, je vous avais parlé de mes petites recherches toutes informelles qui avaient révélé, en gros, que les enseignants qui punissaient rapportaient le faire pour deux raisons principales :

  • pour que l’apprentissage soit fait ; on n’y reviendra pas, je ne vous infligerai pas ça, mais je vous avais exprimé les raisons pour lesquelles la punition ne me semblait pas vraiment favoriser un apprentissage en profondeur. D’ailleurs, depuis la dernière fois, j’ai découvert qu’il existe un recueil de punitions toutes prêtes (sic).
  • et pour favoriser un comportement souhaité ou en empêcher un que l’on ne souhaite pas. Et c’est donc sur cet aspect-là que j’ai envie de me pencher avec vous aujourd’hui.

La punition, facilitatrice de la gestion de classe

On ne va pas se mentir : quand c’est le bazar, la punition est bien souvent l’un des premiers recours. À l’école, certes, mais aussi à la maison : qui n’a jamais fini au coin/été privé de dessert/pris une gifle/reçu une réprimande salée (on se parle de punition en général hein, je ne vais pas commencer à détailler l’éthique de chacune au risque de vous rédiger un nouveau roman) parce qu’il avait été insupportable ?

D’ailleurs, c’est bien souvent une des raisons évoquées par les enseignants. Quand on a devant soi une trentaine d’enfants, la punition semble une solution rapide pour faire revenir le calme. C’est tout à fait compréhensible. Parce que si tout le monde fait ce qu’il veut, ça ne marche pas. Ou si Arthur crache sur son voisin. Si Maelys traite sa copine d’un mot qu’on ne veut même pas répéter. Si Kevin vient de jeter la brosse du tableau à votre tête. OK.

Et c’est vrai qu’à un moment donné, on ne peut pas vraiment tout accepter. Parce que c’est inacceptable, et parce qu’on a quand même, un peu, un rôle éducatif. Il faut faire comprendre à l’enfant que ce n’est pas possible, que ce comportement ne peut pas avoir lieu.

On est tous d’accord là-dessus (enfin, je crois). Mais la nature de la punition m’interroge.

Et là, je vais vous parler de l’argent scolaire

Parce que si vous ne le savez pas, l’argent scolaire est quelque chose qui me pose beaucoup de questions. Si vous ne connaissez pas le principe, je vais essayer de vous résumer ça en quelques mots.

L’idée est la suivante : au début de la journée, ou de la semaine, dépendamment de l’organisation de la classe, chaque enfant reçoit une somme donnée en argent. Oh, pas du « vrai » argent hein. Des billets de Monopoly, ou des billets créés par l’enseignant. À chaque comportement non souhaitable, l’enfant se voit retirer une somme d’argent. Par contre, il peut aussi en gagner en cas de comportement souhaité, mais dans les cas qu’on m’a rapportés, ça semble être plus rare. On m’a raconté des situations où l’enseignant retirait de l’argent lorsque l’élève demandait à aller aux toilettes. Où l’élève qui parlait sans lever le doigt se voyait délesté·e de quelques billets. Où celui qui aimait tant se balancer sur sa chaise ou raconter son weekend à son voisin faisait banqueroute.

Ce qui me pose une question (deux en fait) :

– quel rapport à l’argent cela induit-il chez nos enfants si la punition est un retrait d’argent?

– et, plus immédiatement : que se passe-t-il lorsque l’élève fait faillite ??

Je vais aussi vous parler de marques au tableau et de bons points

Autre exemple de punition et de gestion de classe : un tableau sur lequel est inscrit le nom de chaque enfant est affiché en avant de la classe. À chaque écart de conduite, une marque est portée à côté du nom du·de la fautif·ve. À la fin de la journée, on fait les comptes.

Ces marques peuvent prendre plusieurs formes. Certains enseignants, soucieux de ne pas punir systématiquement, adoptent un code couleur de plus en plus foncé, ou un nombre de marques à ne pas atteindre.

 

Le pendant de ces pratiques, c’est que l’élève qui a été sage se voit récompensé·e. Parce qu’il·elle n’a pas fait faillite, ou encore parce qu’à côté de son nom figure une jolie marque verte ou un bonhomme qui sourit. Encore une fois et toujours selon une perspective behavioriste, que j’avais abordée dans le dernier article, on valorise le « bon » comportement comme on essaie d’endiguer le « mauvais ». On inflige une punition, ou on offre une récompense.

Une question à se poser : l’estime de soi

Ces pratiques ont un point commun : elles sont publiques. J’entends par là qu’elles se jouent devant l’ensemble de la classe. L’enfant fait partie d’une communauté qui toute la journée, a son nom placardé devant les yeux avec un indicateur de son comportement. Cette même communauté qui, le soir, joue à qui est le plus riche en argent scolaire. Et pour celui ou celle qui perd à ce jeu, quelles sont les conséquences sur l’estime de soi ?

L’estime de soi, c’est ce qui résulte de ce jugement que l’on porte sur soi-même et que l’on compare à celui ou celle que l’on voudrait être, dans l’idéal. Par exemple, dans un domaine tout autre mais très concret, si je crois fermement que dans l’idéal je devrais être mince et bronzée, et que je me juge rondelette et pâle comme une brique de lait de soja, l’écart entre ma représentation de moi-même et ce que je voudrais être est grand. Pourrait en résulter une estime de moi plutôt mauvaise. À l’inverse, je peux juger positivement mon corps par rapport à mon image idéale et avoir une estime de moi positive.

Donc, dans le cas de notre élève, il se pourrait que le regard des autres lui renvoie une norme à laquelle il·elle se sent ne pas appartenir. Et que son estime de soi baisse. Les conséquences possibles ? Au-delà d’un mal-être profond (ce qui n’est pas à négliger, déjà !), des études ont prouvé que l’estime de soi positive et le sentiment de compétence étaient fortement corrélés avec la réussite scolaire. Dommage.

Une autre question à se poser : la motivation

Au-delà de la sphère publique de ces punitions, il existe une sphère intime, un rapport de chaque personne à sa scolarité. Ces punitions ont tendance, toujours d’après les recherches, à déplacer la motivation que les élèves pourraient avoir pour l’école en tant que lieu d’apprentissage et de socialisation, vers une motivation totalement extrinsèque. Par exemple : on n’a pas un comportement parce qu’il favorise nos apprentissages ou nos relations sociales au sein de l’école, parce qu’il est bon pour nous. On le développe par peur de la punition.

Un peu comme l’âne qui ne marche pas parce qu’il aime marcher, mais parce qu’il aimerait bien l’attraper, cette carotte.

Donc, l’élève agit non pas pour lui, mais bel et bien par peur de la punition (ou pour la provoquer, sait-on jamais, s’il y trouve son compte quelque part).

Alors la punition, ça donne quoi en gestion de classe finalement ?

Et bien, la punition, en gestion de classe, c’est efficace. Très. (Mais qu’est-ce qu’elle dit, elle vient de nous dire le contraire ??) C’est très efficace parce qu’effectivement, ça permet que ce ne soit pas le bazar. Ça permet de sanctionner.

La question qui demeure toutefois, c’est celle des effets moins visibles : est-ce qu’en voulant obtenir le calme, également par respect pour les autres enfants, on ne détruit pas quelque chose chez l’enfant ?

Il ne s’agit pas de jeter la pierre à qui que ce soit. Je sais bien qu’on fait tous comme on peut et que parfois, la punition s’impose. Je propose seulement qu’on s’interroge ensemble sur la nature de la punition et que l’on se demande comment elle peut prendre en compte l’être humain que nous avons devant nous, dans toutes ses dimensions. C’est une grosse tâche, oui. Mais elle est, probablement, nécessaire.

Pour aller plus loin

Quelques ressources glanées ici et là pour poursuivre la réflexion :

  • Ce texte de Réseau Canopée sur la justice à l’école
  • Ces quelques notes éclairantes du blog École : Références
  • Ce débat de France Info sur l’efficacité et les conséquencesde la punition

***

(Cet article a été écrit avec, dans ma tête, le souvenir de cette enseignante qui, lorsque j’étais petite, m’a appliqué devant toute la classe un morceau de scotch sur la bouche parce qu’elle trouvait que je parlais trop. Bientôt trente ans plus tard, je parle toujours autant, mais je garde le souvenir de mes oreilles chaudes et rougies de honte et du sentiment d’impuissance ressenti.)

***

Image en une : Jason Leung 

Source des autres images : KSchneider, AlexasFotosJason Rosewell,  Roman Mager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *