Motivation : ce que l’éducation peut emprunter à Google

Dans la vie, j’ai tendance à considérer que tout est question de motivation. Pourquoi ? Parce que le sens découle de la motivation. Trouver du sens à quelque chose, c’est être plus motivé pour le faire. C’est tout à coup, savoir pourquoi.

Ça, c’était mon intime conviction (bon, ok, peut-être construite sur de nombreuses études aussi, mais je m’y retrouvais pas mal). Depuis belle lurette, je suis convaincue que si on parle de formation, la motivation est nécessaire. Nous nous souvenons tous du désastre que représentaient nos cours pour lesquels nous peinions à trouver quelque motivation que ce soit. Pour moi, c’étaient les cours de maths, à une époque. Je me demandais un peu ce à quoi les vecteurs allaient me servir, et de ce questionnement en découlait un autre : « alors pourquoi y consacrerais-je du temps et de l’énergie ? » Motivation zéro, investissement zéro… résultat pas bien loin de zéro aussi. Bref, pas de sens, pas de motivation.

La motivation comme point de départ…

Autrement dit, la motivation nous fait mettre à la tâche, avant tout. Elle est celle qui s’exprime quand vous vous inscrivez à un cours en ligne pour vous perfectionner dans un domaine, que vous cherchiez à en apprendre davantage sur un sujet qui vous passionne (et l’on parlera de motivation intrinsèque ici) ou à obtenir une certification dans votre domaine pour trouver un emploi plus facilement (on parlera alors de motivation extrinsèque).

Pour nos enfants, ça marche exactement pareil. C’est la motivation qui les pousse à regarder un quatre-vingt-cinquième documentaire sur les étoiles, sujet qui les passionne (motivation intrinsèque). C’est elle aussi qui les pousse à bûcher en vue d’un examen qu’ils veulent obtenir (motivation extrinsèque… vous suivez ?).

Bref, sans motivation, difficile de débuter une tâche. Je ne sais pas vous, mais quand je regarde la montagne de pommes de terre à éplucher, c’est seulement la perspective de manger la délicieuse purée maison qui me fait attaquer la pile, couteau en main.

… puis comme moteur

Commencer c’est bien, mais continuer, c’est intéressant aussi. Or, la seule façon de poursuivre une tâche, c’est d’avoir cette petite voix au fond de soi qui nous dit qu’elle n’est pas vaine. Certes, mes résultats ne valaient pas grand chose au moment des vecteurs en mathématiques, mais je me présentais toujours en cours. Je continuais à y aller. Pourquoi ? Parce que je ne tenais pas vraiment à redoubler et à y passer une année de plus. (On n’a jamais dit que la motivation réelle des écoliers correspondait parfaitement à celle que leurs enseignants imaginent.)

Bon, vous m’aurez compris, la motivation, pour l’apprentissage, c’est essentiel.

Et Google dans tout ça ?

Et là vous me dîtes que ce rappel c’est bien mignon, mais que vous ne voyez pas pourquoi je vous ai annoncé que la formation pouvait emprunter des choses à Google. Voilà, ça arrive.

Il y a quelques jours, cherchant des ressources pour un cours, je suis tombée sur ceci. C’est une conférence TED (encore ?!? (oui, mais je les aime tant !! )) de Dan Pink. Je vous conseille vraiment de la regarder, mais en attendant, voici brièvement de quoi il s’agit.

Grosso modo, Dan Pink recense des études qui montre qu’induire certains types de motivation chez des personnes engagées dans une tâche est une catastrophe pour leur performance. Il prend l’exemple de l’exercice de la bougie qui est beaucoup moins bien réussi lorsque l’on promet une somme d’argent aux participants. Plus la somme promise est importante, moins la tâche est réussie. Autrement dit, si je vous propose de réaliser pour moi de la confiture, plus je vous paye, moins votre confiture sera bonne. Ouch. Ça vous semble contre-intuitif ? OK. Alors parlons de Google.

20% de temps libre

C’est de notoriété publique : Google est innovant sur plein de choses, et notamment sur la façon dont le temps des employés est organisé. Je prends ici l’exemple de Google parce que c’est un de ceux que présente Dan Pink, mais aussi parce que tout le monde connaît Google. Ce n’est toutefois pas la seule entreprise qui cherche à innover dans ce sens.

Donc. Si vous êtes employé chez Google, en tout cas si vous avez un poste qui demande de la créativité, il se pourrait bien que l’on vous propose la chose suivante : vous travaillez sur les projets de l’entreprise pendant 80% du temps. Les 20% restants, vous développez un autre projet qui vous tient à cœur. Un projet personnel. Au cas où vous vous poseriez la question : oui, pendant ce temps, vous serez payé.

Encore une fois, cela vous vous dîtes peut-être que c’est contre-intuitif. Sachez pourtant que d’après Dan Pink, la moitié des projets que sort Google viennent de ces 20% de temps libre accordé aux employés. Oui oui : la moitié.

Le rapport avec la motivation ?

Une des explications que l’on peut avancer est celle-ci : lorsque vous travaillez sur des projets d’entreprise, souvent décidés par d’autres, votre motivation est profondément extrinsèque. Cela signifie que vous vous mettez à la tâche pour quelque chose qui est extérieur à vous. Par exemple, toucher votre salaire, ou une prime, ou obtenir les félicitations de votre chef. Ou avoir la paix. À vous de voir. Je n’ai pas dit que c’était une mauvaise motivation, attention. On se parle ici d’où la motivation vous vient, je ne porte pas de jugement.

Par contre, pendant ces 20% de temps plus libre, vous vous engagez dans votre projet à vous. Il vous tient à cœur parce que c’est le vôtre, vous l’avez décidé, il vous passionne. Vous y passez du temps parce qu’il vous correspond à 100%. Et vous avez pour ce projet une motivation intrinsèque, donc, qui ne répond pas à des sources extérieures à vous. Ce qui vous motive, c’est ce que vous apprenez pour vous, le plaisir que vous retirez de votre travail. Et tout à coup, votre investissement est bien différent… et votre projet s’en ressent.

Bon, une nuance toutefois, parfois vous vous lancez dans un projet certes personnel mais pour une raison qui induit une motivation extrinsèque. Par exemple, parce que vous pensez que ce projet sera admiré de votre patron. Tout n’est pas toujours tout noir ou tout blanc, hein.

Le résultat ?

Si Google retient tant de ces « side projects » pour les développer, c’est parce qu’ils sont empreints de cette passion, portés par cette motivation tournée vers le projet lui-même. Ils sont plus créatifs, moins bridés. Ils ont été développés pour eux-mêmes, sans pression, sans autre but en tête que de les voir évoluer.

Autrement dit, le fait que l’on n’ait pas récompensé les employés pour ces projets leur a permis une liberté totale, et au bout du compte, les projets comme ceux qui les ont créés sont plus épanouis.

Autrement dit aussi : plus je propose à quelqu’un une récompense en échange d’une réalisation, plus il est bridé par cette récompense.

Wow.

Les implications pour la formation et l’éducation

On s’est déjà parlé (ici et ) des différentes formes de récompenses et punition dans les écoles, je ne vais pas revenir dessus aujourd’hui. Mais je trouve que cette histoire de Google et d’expérience de la bougie nous apporte un nouvel éclairage non négligeable.

Il est à la mode de dire que l’école tue la créativité. L’une des conférences les plus regardées sur internet en a même fait son titre. Mais tout à coup, il ne s’agit plus d’envisager cette question comme un concept. Comme quelque chose d’abstrait. Non, tout à coup, on peut réfléchir la question sous ce nouvel éclairage. Et puis, si la créativité est un mot qui fait un peu peur, peut-être que la motivation semble plus abordable.

Ce que tout cela nous dit, finalement, c’est que tout est question du sens que l’apprenant donne à son apprentissage. Plus encore, tout est question de ce pourquoi il apprend. Et que lorsque nous proposons une récompense, finalement, nous risquons de substituer à une motivation profonde et personnelle pour la tâche, une motivation tournée vers tout à fait autre chose.

Risque découlant de celui-ci : une exécution moins parfaite, un apprentissage plus lacunaire, plus limité. Alors, ne serait-il pas intéressant de chercher à maintenir les motivations intrinsèques de nos élèves, à orienter notre enseignement dans ce sens ?

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Image en Une : Sydney Rae

Sources des images : Andrew Neel , Alex , Aaron Huber,  Ricardo Viana 

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