Scolarité obligatoire à partir de trois ans en France, on en parle ?

Difficile d’y échapper ces derniers temps. En France, dès septembre 2019, l’âge de la scolarité obligatoire est abaissé à trois ans. Cette annonce a entraîné un flot d’articles de blog, de journaux, émissions de télévision et de radio. On s’offusquait, on récriminait, bref, un drame. Pourtant, ce débat n’est pas tout neuf : en mai 2012, une proposition de loi avait déjà été faite au Sénat, comme le rapporte le blog Les Enfants d’Abord.

Ce qui a été beaucoup avancé comme argument contre, c’était que les parents devaient avoir le choix. Scolariser ou non ses enfants devait rester une décision parentale. Venait aussi le fait qu’à trois ans, un enfant peut encore avoir besoin d’un milieu familial. Retour sur ces arguments et sur la situation.

Scolarité obligatoire, vraiment ?

Déjà, il faut qu’on replace les choses dans leur contexte. La scolarité en France n’est pas, et à ma connaissance n’a jamais été, obligatoire. Ni à 6 ans, ni à 3. En effet, c’est l’instruction qui l’est. Par conséquent, il ne s’agit pas d’envoyer de force tous les enfants de trois ans à l’école, mais de s’assurer que tous les enfants recevront une instruction. Les parents pourront donc choisir, comme c’est déjà le cas, d’inscrire leurs enfants dans une école publique ou privée, ou de leur donner une instruction eux-mêmes ou assurée par une personne de leur choix.

Toutefois, cette expression de scolarité obligatoire a été largement utilisée ces derniers jours. Prudence, donc.

Quelle est la situation aujourd’hui ?

En ce moment en France, plus de 97% des enfants vont à l’école dès trois ans. Ça a été mon cas (et même, comme de nombreux enfants nés entre septembre et fin décembre, j’étais à l’école à 2 ans et demi), et le cas d’à peu près tous ceux que je connais. Ce sont seulement environ 20 000 enfants de trois ans qui ne prennent pas le chemin de l’école à chaque rentrée de septembre. Et comme le souligne Le Monde, parmi eux figurent des enfants qui ne peuvent être accueillis faute de moyens ou d’aménagement.

Des débats passionnés qui font échos à nos histoires personnelles

Qu’on se parle de scolarité obligatoire, d’instruction obligatoire, d’école à la maison, d’unschooling ou de toute autre expérience scolaire ou non-scolaire, les réactions sont toujours vives. Pourquoi ? Parce qu’elles touchent deux aspects très intimes de chacun d’entre nous :

notre expérience personnelle avec l’école : soit on a adoré l’école, on s’y est fait de nombreux amis, on y a étanché sa soif d’apprendre, et on ne voit pas pourquoi priver les enfants d’un tel plaisir. Soit on a détesté notre scolarité, on y a souffert et on ne s’y est pas épanoui, et on ne voit pas pourquoi infliger aux enfants une telle torture. On connaît une voisine qui a « fait l’école à la maison » et on a vu ses enfants épanouis, ou on se souvient de Tante Yvette dont les enfants n’allaient pas à l’école et étaient si maladivement réservés. Alors dans tous ces cas et bien d’autres encore, on réagit en fonction de notre propre expérience, de moments où on a ressenti des émotions très fortes.

nos craintes pour l’avenir : c’est l’un des aspects de l’école, et il est important. Elle ne concerne pas seulement le moment présent, mais on lui confie la lourde tâche de former, d’éduquer (main dans la main avec les parents évidemment), les citoyens de demain. Ce sont eux qui feront nos lois, qui nous soigneront, qui interagiront avec nos propres enfants. On leur passera le témoin après avoir œuvré à notre mesure. Bref, on veut que l’école forme des êtres auxquels on pourra confier notre monde. Et pour cela, elle doit être efficace. Cette peur-là attise les débats et les rends profondément passionnels.

Pourquoi ça coince ?

Les parents, d’après leurs récriminations sur les réseaux sociaux, se sentent dépossédés de leurs choix éducatifs. Comme si on leur enlevait la possibilité de choisir ce qui est bon pour leurs enfants. En effet, avec le choix de scolariser ou non ses enfants avant 6 ans, les parents prennent la décision qui leur semble la plus juste. Celle qui ressemble à leurs valeurs. Et cette décision leur semble cruelle quant au retrait de ce choix pour la petite enfance.

Mais également, et c’est un autre argument très utilisé, il y a le fait que l’évaluation d’un « niveau scolaire » chez les tout petits deviendra obligatoire. Alors oui, je sais, je vous ai expliqué en long, en large et en travers que la scolarisation n’était toujours pas obligatoire, que seule l’instruction l’était. Mais jusque là, à trois ans, on n’avait aucune évaluation d’un niveau à atteindre, que ce soit à l’école ou à la maison. Or là, à l’école ou à la maison, ça fonctionnera, mais on s’éloigne de la possibilité d’unschooling chère à certaines familles.

Ça induit donc qu’on devra évaluer tous les enfants de trois ans. Vous en pensez ce que vous voulez, je ne vous dirai pas ni que c’est bien, ni que ça ne l’est pas. Je pose juste cela comme un fait. 😉

Des points positifs ?

Parce qu’on ne va pas tout refuser en bloc sous prétexte que c’est nouveau, on va reconnaître qu’il y a quand même des points positifs à cette mesure. Oui oui.

Par exemple, un argument avancé en faveur de cette loi est que cela permettra une socialisation de tous les enfants dès leur jeune âge.  Le hic peut-être, si on considère cet argument, c’est que la socialisation ne se fait pas qu’à l’école. Garderie, fratrie, famille, les occasions sont nombreuses pour les jeunes enfants quand il s’agit d’apprendre à vivre en communauté. Donc oui, la socialisation c’est important, mais l’école n’en est peut-être pas le seul vecteur. Toutefois, pour certains enfants, cela peut très probablement être un plus non négligeable.

Également, puisque c’est une volonté forte à la fois du gouvernement et d’une bonne partie de la population, il faut reconnaître la tentative de nivellement et d’égalité des chances. Autrement dit, on s’assure que tous les enfants, autant que faire se peut, partent avec les mêmes cartes. Bon alors évidemment, vous pouvez me rétorquer que ce n’est pas assuré, que le milieu familial joue pour beaucoup. C’est vrai. Mais j’ai quand même envie de voir le verre à moitié plein et de reconnaître l’effort.

Enfin, je trouve intéressant de reconnaître que l’école maternelle est vraiment un lieu d’épanouissement et de développement. Souvent, on entend dans les conversations que l’école maternelle et la garderie, c’est pareil. Qu’en maternelle, on fait la sieste et du dessin (oui oui, je vous promets, j’entends ça parfois). Or l’école maternelle, c’est un lieu ou des enseignants formés (normalement) permettent à nos enfants de développer des raisonnements, mettent à leur disposition des outils, les accompagnent. Et ça, c’est précieux. Oui, on pourrait le faire aussi en milieu familial. Mais tous les parents n’ont pas la possibilité de le faire.

Bref, il y a plein de bonnes intentions dans cette loi.

Des questions en suspend

Malgré toutes ces belles choses, il y a des questions qui restent bien présentes et qu’il faut se poser. Parce qu’on veut une vision complète de la situation.

Déjà, cette mesure implique qu’il va nous manquer 800 enseignants. 800 enseignants supplémentaires c’est possible, mais il va quand même falloir les trouver. Qui plus est, pour répondre aux objectifs précédemment cités, il va falloir les former. Vraiment. Ce qui demande des moyens à la fois humains et financiers. Je ne dis pas que c’est impossible, je dis qu’il faut se pencher sur la réalisation concrète de la loi.

Également, n’est-il pas temps de repenser ce qu’est la maternelle ? Lorsque l’on lit les réactions des citoyens sur les forums, on peut se demander dans quelle mesure l’école maternelle a une place dans le quotidien de tous. Manifestement, des écarts existent dans la perception que l’on en a, entre ceux qui l’encensent et ceux qui n’y trouvent pas un intérêt incroyable. Comment présente-t-on la maternelle aux parents : comme un lieu de développement ou comme une garderie à peu de frais ?

Et puis, et c’est pour moi une question fondamentale dans l’organisation et l’équilibre de notre système éducatif, se pose la question de la coopération école-famille. Quelle place veut-on accorder aux parents dans les choix éducatifs de leurs enfants ? Autrement dit, veut-on d’une école où l’État décide de ce qui est bon pour tous, ou souhaite-t-on que les parents puissent élever leurs enfants comme il leur semble le plus pertinent de le faire ?

Le fait que l’instruction ne soit obligatoire qu’à partir de six ans permettait des formules hybrides, où les parents pouvaient par exemple choisir de ne mettre leurs enfants à l’école maternelle qu’à temps partiel, et de les garder à la maison le reste du temps. Casse-tête pour les enseignants sûrement, mais ce système pouvait laisser de la place à une collaboration complète. Une loi rendant la scolarité obligatoire pour ceux qui n’ont pas l’option de l’instruction complètement à la maison ne risque-t-elle pas de les déposséder de ce choix, comme ils en expriment la crainte ?

Donc, scolarité obligatoire, instruction obligatoire, ou choix préservé ?

Bref, c’est compliqué. C’est compliqué parce qu’on se retrouve devant un choix imposé à des parents qui trouvaient probablement un équilibre autrement. Et qu’en même temps, ça ne change rien pour tous les enfants qui étaient déjà scolarisés à 3 ans.

En fait, je crois que je n’ai pas vraiment d’avis sur le bien fondé de cette loi. Oui je sais, c’est rare chez moi. Par contre, si je devais me positionner, je serais probablement en faveur d’un débat plus large et prenant en compte les parents. Si l’on veut que l’école et la famille collaborent pour un développement harmonieux et optimal de l’enfant, il faut peut-être commencer par prendre en compte ce qui est important pour chacune des deux parties. Et ne pas oublier que les parents veulent pouvoir faire des choix. Et que cela est parfaitement légitime, normal et important. Comme le disait Marine dans l’épisode 4 du podcast, chaque parent est le meilleur parent qui soit pour son enfant. Laissons-lui donc son mot à dire. Et communiquons.

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Quelques articles sur le sujet : l’article d’Europe 1 qui reprend point par point les arguments du gouvernement, le billet de Philips Michel qui se positionne contre cette mesure, l’article du Parisien qui soulève également la question de la formation des ATSEM

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Image en Une : Daniel Watson

Source des images : Aaron Burdenrawpixel.com, SasintTina Floersch 

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