Quelle place accorder aux examens terminaux ? L’exemple du baccalauréat français

Il est un sujet qui divise en France ces derniers temps : la réforme du baccalauréat*. Il y a ceux, conservateurs, qui souhaitent le maintenir comme il est. Ceux, désireux de changer les choses, qui voient les nouvelles mesures d’un bon œil. Et ceux, défaitistes, qui disent que de toute façon, le baccalauréat, « on le donne aux jeunes maintenant, alors… ». Soumis à de nombreuses réformes au fil du temps, cet examen a toujours divisé mais a toujours eu une grande place dans l’organisation de la vie de nombreuses familles. Alors je ne me lancerai pas dans une analyse de la réforme, pas aujourd’hui. Mais je me suis demandé : « qu’est-ce que c’est, au fond, le bac ? Pourquoi tant de débats passionnés ? »

* En France, le baccalauréat est une série d’examens écrits et oraux qui sanctionne la fin des études secondaires et qui donne accès à l’enseignement supérieur. Il peut être général, technologique ou professionnel, dépendamment de la filière suivie par l’élève pendant les dernières années de sa scolarité. Toutefois, cette réflexion s’adapte à mon avis à tous les examens terminaux.

Le baccalauréat, un but à atteindre ?

« Passe ton bac d’abord. »

Tout le monde a entendu, voire prononcé, cette phrase à un moment donné. Cri d’angoisse de parents face à l’avenir de leurs jeunes ou reflet d’une société où le baccalauréat est un but, une fin en soi ? De la bouche des enseignants, il n’est pas rare qu’on entende « je les emmène au bac » (ou au brevet, dépendamment du niveau enseigné). D’accord, ai-je envie de répondre, et ensuite ? Nos élèves cessent-ils d’être au moment où ils quittent l’école ? Attend-on des universités qu’elles fassent d’eux des citoyens, des professionnels, sans lien entre l’avant bac et l’après bac ? Quid de ceux qui n’iront jamais à l’Université ? Et surtout, quelle valeur accorder à ce diplôme apparemment considéré comme un Graal à atteindre ?

Notre système scolaire et universitaire est ainsi fait qu’il est plus simple d’entreprendre des études supérieures lorsque l’on est titulaire de ce diplôme sanctionnant la fin des études secondaires. Il sera toujours possible par la suite d’y accéder malgré un échec au baccalauréat, ou un choix d’interruption de scolarité avant d’y parvenir, mais ce sera plus compliqué.

Pourtant, personne ne demande à un médecin de savoir parler deux langues étrangères, qui sont pourtant deux épreuves du baccalauréat, ni n’attend d’un chimiste qu’il soit incollable sur la période napoléonnienne et la techtonique des plaques. Revoir cet acquis nécessiterait de repenser le système d’admission aux études supérieures, mais aurait pour avantage de réduire la pression mise sur les épaules de nos jeunes lorsqu’ils font des choix d’orientation, sans nuire d’aucune façon à la qualité de leur formation et à leur professionnalisme ultérieur.

Car qu’est-ce que le baccalauréat, au fond ?

J’ai tendance à le considérer comme une épreuve de culture générale prise à un moment M, dans un contexte donné. Et qui ne reflète en rien les compétences ou les connaissance globale de l’élève qui y participe. J’ai personnellement obtenu des notes au baccalauréat qui ne reflétaient aucunement l’avancée de mes connaissances et compétences : la moyenne en allemand, seulement obtenue grâce à une histoire drôle qu’on m’avait racontée à propos de la langue allemande et que j’avais retenue, alors que je suis parfaitement incapable de demander mon chemin à un germanophone (et je ne parle même pas de comprendre sa réponse !) ; une note médiocre en théâtre, dont j’ai pourtant fait mon métier quelques années plus tard, obtenant des résultats honorables à l’université. Alors, quelle valeur accorder aux résultats obtenus au baccalauréat ?

Qu’évalue le baccalauréat ?

Remettons les choses à leur place : l’examen évalue davantage la capacité de l’élève a composer en condition d’examen que l’étendue de sa compréhension. On lui demande des dates, des formules, et dans de nombreuses matières bien peu de réflexion. Inutile donc d’espérer qu’il réutilise grandement sa capacité à connaître par cœur les nombreuses dates historiques ingurgitées pendant sa scolarité au cours de sa vie future. Culture générale, certes, mais sa capacité de réflexion sur les contenus enseignés n’est pas conditionnée par sa capacité à en retenir les dates clés. Autant je trouve fondamental d’étudier l’histoire pour comprendre comment une société évolue et la comprendre (ce qui sera utile lorsqu’à son tour, on souhaitera créer le monde de demain), autant à l’ère où toutes les informations nous sont accessibles partout et en tout temps, le besoin de connaître sur le bout des doigts les détails chiffrés prend moins d’importance…

Et pourtant ! C’est bien là ce qu’on demande à nos lycéens. Pour peu que le sujet proposé ne soit pas leur domaine de prédilection, ils seront recalés sans autre forme de procès. Si le hasard du tirage au sort avait décidé d’un autre sujet, peut-être ces jeunes auraient-ils brillamment réussi l’examen et n’auraient pas été contraints de reprendre au complet leur année… Il convient, dès lors qu’on a pris conscience de cet état de fait, de s’interroger sur la place que l’on souhaite donner dans notre société à cet examen.

La question des rites de passage

Nos sociétés occidentales modernes ont oublié le pouvoir des rites de passage. Quand certaines sociétés y accordent une importance formatrice, nous les avons peu à peu oubliés, pressés que nous sommes d’avancer, d’avaler les étapes, de devenir plus grand. N’entend-on pas des parents se vanter que leur enfant a marché plus vite que celui du voisin, ou que leur enfant est précoce pour son âge ?  On cherche à aller vite, à ne pas « redoubler » de classe, à sortir vainqueur de cette course contre le temps et à la performance.

Il reste pourtant quelques rites de passage, mais leur valeur s’est un peu étiolée pour servir d’autres objectifs de vie. Par exemple, le mariage fût un jour un moyen de devenir adulte, de quitter le nid familial pour en créer un nouveau, à soi ; aujourd’hui, on se marie le plus souvent pour des raisons qui n’ont pas moins de valeur ou de raison d’être, mais qui n’ont plus rien à voir avec ce moment de bascule dans une vie où l’on endosse un nouveau rôle, où on prend de nouvelles responsabilités. De même, si dans certaines sociétés on envoie les jeunes garçons dans la forêt pour les faire « devenir un homme », nos sociétés occidentales ne proposent pas de rite si marqué.

Alors, le baccalauréat marquerait un passage ?

Avant lui bien souvent, une vie de lycéen, une vie le plus souvent familiale et rythmée par un emploi du temps déterminé par d’autres. Après lui, une vie où le choix d’orientation s’est affiné, où parfois on part loin du domicile familial, où l’on apprend à faire ses propres choix et à gérer son quotidien. Alors, le baccalauréat ne pourrait-il pas remplir cette fonction de rite, plusieurs jours d’examens qui marquent la fin d’une scolarité parfois subie, parfois positivement vécue, pour s’en aller vers un ailleurs ? Dans ce cas, les discours généralisés regrettant que le baccalauréat est aujourd’hui donné à tous ceux qui le passent n’auraient plus lieu d’être, puisque là ne serait plus l’important…

Je me revois encore au matin de ma première épreuve (la fameuse épreuve de philosophie !) ; aucun souvenir du sujet, ni même de la salle dans laquelle j’ai dû m’asseoir pendant quatre heures pour suer sur une réflexion qui m’a pourtant apporté, en bout de ligne, une note médiocre. Je n’ai aucun souvenir des émotions que j’ai éprouvées dans cette salle, pas plus que de mon état d’esprit quant au fait de disserter sur des concepts philosophiques en m’assurant de respecter le plan que l’on m’avait martelé toute l’année : thèse, antithèse, synthèse.

Ce dont je me souviens, en revanche, c’est d’avoir quitté le lycée dans lequel j’étais interne pour gagner à pied l’autre établissement dans lequel j’allais passer l’épreuve, à 1.5 km de là. Je me souviens de mon sentiment de légèreté teinté d’angoisse : angoisse de l’enjeu (ne pas redoubler ma terminale, ne pas rester là où je sentais déjà que je n’appartenais plus), légèreté à l’idée de ce qui m’attendait (une vie en appartement, seule, un rythme d’étudiante universitaire bien moins rigide que celui de l’internat et la possibilité de vivre selon mes propres horaires). Le fond de l’air était frais, comme il l’est tôt le matin en juin dans le centre de la France, mais la journée s’annonçait incroyablement belle, le ciel était bleu et le soleil était déjà levé ; dans les rues presque désertes quelques pigeons picoraient ça et là. C’était une belle matinée, et je me souviens avec une précision incroyable de mon état d’esprit ce matin là : il faisait beau, je me sentais bien, j’étais excitée, j’avais la sensation de me prêter à un rituel qu’accomplissaient des centaines d’autres jeunes en même temps que moi et que des générations avant moi avaient accomplies en leur temps.

Je pensais à mes parents quelques décennies plus tôt empruntant un chemin similaire avec, peut-être, les mêmes papillons qui leur chatouillaient l’estomac. Dans mon sac, en cas de baisse de régime, j’avais choisi de glisser les biscuits à la figue de mon enfance, comme un lien invisible avec ce que j’avais déjà la sensation de laisser derrière moi. Ce jour-là, j’ai vraiment eu la sensation physique que ce que j’étais en train de vivre marquait un tournant, ce fameux rite de passage, cette épreuve à accomplir avant de passer à une nouvelle étape.

Tout à fait moi, ce fameux matin de juin 2003

Oui mais ceux qui ne passent pas le baccalauréat ?

J’avoue que je trouve l’idée du rite de passage séduisante, mais une interrogation reste : et ceux qui choisissent des voies sans le bac ? Ces jeunes qui préfèrent des voies professionnelles ? Ceux qui décrochent ? N’auraient-ils aucune chance de « devenir adultes » ?

Si l’on considère le baccalauréat comme la fin de quelque chose, on pourrait considérer également que la fin de l’école en soi et quelle qu’en soit la raison constitue, toujours, un rite, un passage, une étape à franchir vers autre chose. Un peu comme le passage à la retraite. Quant à ceux qui n’allaient tout simplement pas à l’école, ils auront d’autres rites, d’autres marqueurs. De la diversité de parcours, naît la diversité du rituel. J’insiste encore une fois sur la possibilité que nous avons, à notre époque, de trouver la réponse à des milliers de questions instantanément. Chacun sera à même, c’est évident, de combler ses besoins de connaissance lorsqu’ils surviendront, et ce, seulement en sortant son téléphone de sa poche.

Dans tous les cas, cela revient à désacraliser le baccalauréat.  Ce n’est plus un but à atteindre, mais une des étapes possibles à franchir dans sa vie, une des façons de quitter l’école pour continuer son chemin dans le monde. En aucun cas, cette désacralisation ne lui enlève de la valeur ni n’en pointe l’inutilité, pas plus qu’elle ne le fait sur les programmes scolaires.

***

Image en Une : Faustin Tuyambaze

Source des images : Jonas JacobssonGaelle MarcelJoseph ChanAxel Antas-BergkvistChris Liverani

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *