Orthographe simplifiée : le débat qui fait rage

Récemment, lors d’une discussion avec Carole (qui fera partie d’un prochain épisode du podcast), le sujet de cette fameuse orthographe simplifiée est arrivé sur le tapis. Je l’avais presque oubliée. Ma rencontre avec elle s’est faite à l’université québécoise il y a quelques années. Ce jour-là, on m’a demandé de rendre un travail universitaire écrit selon les nouvelles règles de cette orthographe simplifiée. Je ne vais pas vous mentir : j’ai eu du mal. Déjà, parce que je ne connaissais pas ces règles. Mais aussi, parce que je ne comprends pas bien le principe. Toutefois, comme je sais qu’il fait débat, je me suis dit que j’allais quand même me pencher dessus.

Alors oui je sais : il m’aurait suffit de faire une petite recherche internet pour trouver de jolis guides pour m’aider. Certains sites en ont édités de très bien faits. Vous trouverez par exemple un article ici ou même un guide imprimable . Mais si ces documents expliquent comment écrire, ils ne s’interrogent pas sur ce que signifie l’orthographe simplifiée. Non pas seulement sur la forme, mais aussi sur le fond.

L’orthographe simplifiée, un nivellement par le bas ?

Parce que je me dis que ça doit être ça finalement : on cherche à s’assurer que ceux qui ont de la difficulté en orthographe, n’en aient plus. Tu as de la difficulté à écrire ? Pas de problème, on va t’aider. On va créer l’orthographe simplifiée pour que tu y arrives. Autrement dit, plutôt que de chercher à enseigner la langue écrite, on cherche à la simplifier au maximum pour s’assurer que sa graphie toute neuve conviendra au plus grand nombre. Pourquoi pas. Après tout, ça part d’une bonne intention.

Pourquoi pas, mais alors seulement en théorie. Parce que la modification de l’orthographe (ou orthografe, du coup, je ne sais plus comment l’écrire !) a des implications plus cachées, plus tortueuses, moins évidentes au premier regard. Difficile de ne pas les prendre en compte devant une langue qui cherche à prouver qu’elle est importante.

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D’où vient notre langue ?

La réforme de l’orthographe, c’était en fait en 1990. Elle n’a pourtant été appliquée dans les écoles qu’en 2016. 26 années pendant lesquelles on a continué à modifier et enrichir les dictionnaires. Qui ne se souvient pas du tollé que l’insertion du mot LOL avait provoqué chez certains puristes de la langue française ?

Si l’on modifie ces documents régulièrement, cela prouve au moins une chose : la langue évolue. Et c’est tant mieux. Elle évolue dans son usage, dans son vocabulaire. Plus grand monde ne dit Saperlipopette à notre époque, à mon grand regret. Ce mot est pourtant issu de plusieurs évolutions au cours des décennies, et porte à lui seul tout un héritage.

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Mais saperlipopette n’est pas le seul mot concerné. Notre langue, latine, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est le fruit d’une évolution lente, contextualisée. Nos mots portent en eux l’histoire de notre civilisation. Et la façon dont on les écrit aussi.

L’orthographe simplifiée, un pied de nez au sens

Parmi les 2400 mots et quelques concernés, il y a deux poids, deux mesures. Certaines règles ne portent pas grand préjudice à la linguistique, ou en tout cas, moins que d’autres. Après tout, glisser un tiret entre certains mots ne fait de mal à personne. Mais il y en a d’autres qui attirent un peu plus mon attention. Un exemple ? Pique nique. Il y a plusieurs théories sur son origine, mais j’en ai trouvé une qui me semble avoir du sens : piquer, c’est picorer. Nique, c’est une chose qui n’a pas grande valeur. Pique nique, c’est donc grignoter de petits morceaux de nourriture. OK. Mais alors picnic, c’est quoi ? Si ce n’est la forme anglicisée de notre mot français ?

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Et puis il y a l’étymologie, cette science de l’origine des mots. Parfois, modifier l’orthographe d’un mot, c’est couper toute relation avec son origine. C’est un peu le rendre orphelin (ou orfelin ?). C’est en tout cas renoncer à enseigner non seulement une graphie, mais aussi un sens profond, ancestral, porteur de culture. La romantique en moi ne peut s’empêcher d’avoir un peu mal au cœur à cette idée. C’est un peu comme si nos mots devenaient complètement, totalement arbitraires. Comme si on allait dorénavant les enseigner comme une liste à apprendre par cœur, sans en déceler la poésie.

L’orthographe simplifiée, un évitement de la difficulté préjudiciable au raisonnement

Mais il y a plus gênant. Oui, il peut y avoir plus gênant que de se couper du sens. Et je reviens à mon histoire de nivellement. Finalement, en cherchant à simplifier, ne risque-t-on peut de compromettre le raisonnement ? Quid de cette petite musique dans la tête, celle qui lorsque l’on écrit nous fait nous demander comment écrire tel ou tel mot, qui nous fait chercher la logique derrière le tracé du stylo ? Orthographier, c’est avant tout se conformer à des règles de logique. Non, on n’écrit pas de façon aléatoire : on se questionne, on applique une règle qui elle-même vient de quelque part. Et là, ce n’est plus seulement de cette réforme dont il est question.

La grande question qui sous-tend tout cela, c’est de savoir si les règles orthographiques sont pertinentes et font partie d’un raisonnement plus global.

Orthographier comme on applique Pythagore

Apprendre des règles orthographiques, c’est un peu comme apprendre un théorème en mathématiques. Personnellement, le théorème de Pythagore ne m’a jamais servi à rien du tout depuis que j’ai quitté  l’école. Je ne suis même pas persuadée que je m’en souviens exactement, si ce n’est qu’il y avait une histoire d’hypoténuse (je n’ose imaginer ce qu’une nouvelle réforme d’orthographe simplifiée pourrait vouloir faire subir à ce mot). Ce dont je me souviens en revanche, c’est que d’apprendre à l’appliquer m’a permis de développer des raisonnements. Des compétences d’observations et de réflexion. Pythagore, sorti de sa Grèce Antique, devenait alors un support pour cerveau adolescents en plein développement. Il permettait, non seulement de calculer, mais aussi d’observer, de chercher un moyen d’appliquer une règle, mais également de résoudre des problèmes.

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Se détacher des disciplines

Nous y voilà. Résoudre des problèmes. Finalement, c’est juste cela. Une compétence qui s’exerce.  Et comment exercer une compétence sans avoir de support pour le faire, sans avoir d’exercices pratiques et de compréhension des mécanismes nécessaires ?

Apprendre n’est que cela : résoudre un problème, puis stocker dans notre mémoire la façon dont on a procédé. Ce n’est pas une question de disciplines, mais de variations de moyens d’atteindre notre but de résolution. C’est valable pour Pythagore, Thalès et tous leurs amis mathématiciens, c’est valable pour les dessins que nous faisions enfants, c’est valable pour Mendeleiev…. et c’est valable pour l’orthographe.

Plaidoyer pour l’orthographe

L’orthographe, c’est une chasse aux trésors. C’est un jeu de piste. C’est chercher de quelle façon il est le plus pertinent d’écrire un mot. Ce n’est donc pas la seule beauté du geste qui compte, ni l’esthétique générale du texte. Ce qui compte, au fond, c’est le mécanisme qui sous-tend l’écriture, celui qui nous pousse à nous questionner, à résoudre, à chaque mot rencontré, le problème qu’il nous pose. La question n’est donc pas de savoir si on écrit oignon on ognon ou onion, mais de savoir pourquoi on l’écrit oignon, et de trouver comment.

Les cours d’orthographe pourraient donc se concentrer sur le développement du raisonnement écrit, plutôt que sur la seule sanction d’une orthographe qui fait ou non consensus. De cette façon, l’orthographe ne s’opposerait plus aux mathématiques (je n’ai jamais compris cette histoire d’opposition, d’ailleurs), mais en deviendrait complémentaire dans la construction du raisonnement. Et c’est à ça que sert l’éducation, non ?

Mais comment faire, si l’on nous prive du sens, de l’histoire et de la culture derrière chaque mot ?

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Image en Une : Photo by Clark Young on Unsplash

Source des images : Bram, Simson Petrol, Aaron Burden, Rawpixel

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