Enseignement de l’écriture inclusive à l’école : pertinent ou pas ?

Ces derniers temps, je me suis beaucoup intéressée à l’écriture inclusive. Ça a commencé, pour être exacte, avec la question du mademoiselle que l’on supprimait des formulaires administratifs. Je tenais beaucoup à mon mademoiselle. Beaucoup. Pour moi, il signifiait que je n’avais pas choisi de me marier, que je gardais une certaine indépendance. Je comprends la réflexion des féministes, et peut-être que si on la place dans un contexte d’évolution sociale, désigner une femme par « madame » est plus approprié. C’est juste que quelque part, j’aime mon « mademoiselle ». Bref. Et puis en essayant de creuser la question, j’en suis arrivée à essayer de penser l’écriture inclusive.

Au début, elle me dérangeait plus qu’autre chose. Dans un texte, je trouvais qu’elle défigurait l’esthétique physique de la langue. Ces points ajoutés à la fin des mots me semblaient artificiels. Aujourd’hui, je m’habitue doucement à cette écriture inclusive, surtout parce que j’essaie de comprendre le bien fondé de cette façon de penser l’écrit, et que je trouve certains arguments pertinents. Alors, pour être honnête, certains mots ne passent pas. Celleux, par exemple, que je trouve encore hideux. Presqu’autant qu’autrice, auquel je préfère mille fois auteure. Comme docteure ou professeure. Mais ce qui m’intéresse, c’est surtout ce que cette pratique d’écriture inclusive dit de notre société. Et vous commencez à le savoir, pour moi, l’école et la société… ben, c’est lié. Étroitement.

L’apparition de l’écriture inclusive à un moment précis de l’évolution de la société

On ne parlait pas d’écriture inclusive avant il y a quelques années. Pas plus, d’ailleurs, qu’on ne parlait tellement d’inégalité salariale entre les hommes et les femmes. On n’avait en tête comme images des féministes que celles de femmes agressives et déchaînées prêtes à piétiner les hommes. Mais les temps changent (et c’est tant mieux). On veut aujourd’hui une société plus égalitaire, plus… inclusive, justement. Alors, pas étonnant que l’écriture inclusive, dans ce contexte, gagne en popularité. Des sites internet ont vu le jour. Des blogueuses s’en sont emparé. On peut désormais trouver des livres écrits complètement en écriture inclusive. Au fur et à mesure que la société pense les questions d’égalité, on cherche des moyens de rendre visibles ces changements de mentalité. Et si l’écriture inclusive  n’est pas le seul moyen mis en place, elle reste une des mesures qui accompagnent l’évolution de la société.

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Car oui, la société évolue. Pas parce qu’on vit une époque particulièrement mouvante (quoi que…), mais parce que c’est le propre d’une société que de changer, de remettre en question. Chaque époque, qu’elle soit marquée par des conflits ou des révolutions humaines ou matérielles, a transformé les façons de vivre. Rien de nouveau sous le soleil donc, mais un cadre pour penser l’évolution des pratiques.

L’écriture inclusive, reflet de notre conception de la société

Donc finalement, dans cette optique, l’écriture inclusive est une pratique qui ne fait que concrétiser l’évolution des mentalités. De même que l’on a vu les supermarchés apparaître à une époque où les habitudes de consommation se modifiaient, l’écriture, la langue même, évoluent. Ce qui est intéressant dans cette histoire-là, c’est que, pour filer l’exemple du supermarché, les habitudes modifient l’environnement et l’environnement modifie les habitudes. Autrement dit, parce que les besoins et envies du consommateur changeaient, on a créé les supermarchés ; la création de supermarchés à proximité a à son tour influencé la façon dont on consommait. La preuve, c’est qu’on serait bien en difficulté si l’on n’en avait plus. S’il fallait revenir subitement aux petites épiceries de quartier. Non que ce soit impossible, comme tend à le prouver le mouvement de décroissance que nous pouvons observer depuis quelques temps. Mais difficile. Il nous faudrait un temps d’adaptation.

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L’écriture inclusive, selon le même principe, apparaît parce qu’il y a un besoin : celui de s’adresser, à l’écrit, à tous et à toutes. De ne laisser personne à l’écart, et de penser la société comme unie, indivisée, une société dans laquelle hommes et femmes occupent une place parfaitement égale. On modifie la pratique parce que les mentalités changent. Et il y a fort à parier que parce que la pratique est modifiée, les mentalités continueront d’évoluer.

L’école comme vecteur de changement

Pour paraphraser Nelson Mandela, qu’Annie avait cité dans l’épisode du podcast qui lui était consacré, il n’y a pas d’arme qui soit plus puissante que l’éducation pour changer le monde. Pourquoi ? Parce que c’est en donnant aux enfants des raisonnements pour penser le monde qu’on leur permettra de le changer. L’école, ce n’est pas apprendre des dates par cœur et aligner des lignes d’équations à inconnu (ou en tout cas, à mon sens, ça ne devrait pas l’être ; ce serait bien réducteur !). L’école, c’est ce lieu où on nous confronte à nos modes de pensées, où on nous met dans des conditions d’interaction avec d’autres, où on nous permet de développer des stratégies de réflexion et d’action.

L’école, c’est aussi ce lieu où on apprend à développer notre créativité, cette même créativité que l’on pourra mettre au service de nos idéaux. Celle qui nous permettra, à notre tour, de trouver des solutions pour que le monde évolue dans un sens qui nous parle, qui nous porte. Parce qu’apprendre sans but, sans « pourquoi » qui sous-tend notre apprentissage, ça n’a pas de sens. La culture générale, c’est un outil merveilleux, mais en soi, prise seule et hors contexte, ça n’a aucun but.

Lier changement du monde, écriture inclusive et école

Dans ce contexte, je pense que vous me voyez venir : l’école peut-elle, via l’enseignement de l’écriture inclusive, changer le monde ?

Peut-être. Mais ce serait faire un bien gros raccourci. Et cela dépendrait, aussi, de comment on l’enseigne. C’est un peu comme l’orthographe simplifiée, finalement : c’est une question de sens. Ce qu’on veut, c’est enseigner des choses qui ont du sens pour nos enfants. Dans ce contexte, il me semble difficile de faire abstraction de l’écriture simplifiée, et ce, pour deux raisons :

  • Déjà, parce que si l’on veut une école qui permet à nos enfants de s’inclure dans la société et d’y prendre une place, leur place, on n’a pas le choix que de faire concorder ce que l’école propose et la société en question. Or, si la société évolue, il va bien falloir que l’école évolue aussi, au risque décourager systématiquement toute tentative d’application de l’enseignement reçu au concret du quotidien. Si je prends un livre écrit en écriture inclusive, que je me promène sur des blogs en faisant l’usage, j’aime autant savoir ce que c’est. tout simplement.
  • Mais aussi, parce que préparer nos enfants à s’inclure dans une société, c’est les amener à penser cette société. C’est leur proposer, déjà, de prendre position. De comprendre ce qu’ils observent. Et surtout les autoriser à être d’accord, ou pas.

Car le coeur de la question est ici : quelle image de la société veut-on que nos enfants aient ? Et quelle place veut-on qu’ils y prennent ?

Donc l’écriture inclusive, on l’enseigne ?

Enseigner l’écriture inclusive, c’est aussi dire « avant, on ne faisait pas ça ; mais aujourd’hui, on repense la place de chacun et on veut plus d’inclusion. C’est pour cela qu’on modifie la façon d’écrire. Tu es libre de le faire, ou pas. Tu es libre aussi de penser à ce que ça implique, ou décider que ta contribution à toi sera ailleurs. Mais surtout, tu peux décider ce qui te semble juste et tu peux voir quels combats sont menés, et ce qu’ils disent du monde dans lequel tu évolues. »

Finalement, parler de l’écriture inclusive aux enfants dès l’école, ce n’est pas, comme on l’entend parfois, leur parler de choses qui ne sont pas de leur âge ou qui ne sont pas importantes ou urgentes. C’est plutôt leur donner les clés de compréhension de leur monde et leur donner des exemples de comment les choses peuvent changer. Comment elles et ils peuvent changer les choses. C’est un peu comme de leur parler de ceux qui ont mené d’autres combats avant ou leur faire étudier le fameux « I had a dream ».

Je ne prendrai pas parti dans cet article ni pour, ni contre l’écriture inclusive. Parce qu’en fait pour moi, selon la façon dont je l’envisage ici, ce n’est pas ça la question.  La question est plutôt de savoir à quel point enseigner les pratiques sociales, en l’occurrence d’écriture, peut permettre à nos écoles de mieux s’inclure dans un projet plus global : faire en sorte que la société évolue, et que nos enfants puissent prendre leur place et faire entendre leur voix dans cette évolution.

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Photo en Une : Photo by Kyle Ellefson

Source des images : Kevin HorstmannIgor OvsyannykovCraig Whitehead, rawpixel

 

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