Obligation du port du soutien-gorge à l’école, vraiment ?

Parfois, je me mets en colère. Vraiment en colère. Et ça a été le cas cette semaine quand mon conjoint m’a lancé, sur le ton badin de la discussion de fin de journée, « tiens, tu as vu le débat sur l’obligation du port du soutien-gorge à l’école ? ». J’ai failli m’étouffer avec mon repas. L’obligation de quoi ?? Aussitôt, je suis allée sur internet, et j’ai vu. J’ai entendu. Et plus j’entendais, plus je voyais, plus je sentais la colère. Celle qui fait tomber les bras, qui part du fond du ventre comme un coup de tonnerre roulant. Celle qui fait apparaître des tâches noires devant les yeux.

Je vous fais un résumé rapide : grosso modo, certains s’interrogent sur la pertinence d’instaurer l’obligation du port du soutien-gorge à l’école pour les élèves féminines, parce qu’une jeune fille sans soutien-gorge, c’est malaisant pour certains professeurs et pour les autres élèves. Vous comprenez, ça pourrait être un peu « déconcentrant », selon le mot employé dans cette petite vidéo qui est celle que j’ai découverte lorsque je me suis intéressée au débat. C’est édifiant. Pendant 6 minutes, on y voit un homme manifestement très mal à l’aise à l’idée de parler de seins sur une chaîne de grande écoute, tellement mal qu’on a presque envie d’aller le chercher pour le sortir de là. Et face à lui, une femme pas vraiment plus à l’aise qui laisse le débat dériver sur… les t-shirts à inscriptions. Parce que ce que cette vidéo nous apprend, c’est que 1. on est vraiment mal à l’aise à l’évocation du corps des jeunes filles et que 2. porter un soutien-gorge ou un jean déchiré, c’est du pareil au même.

soutien-gorge-école-féminisme-féminité-éducation

Le cœur du débat sur le soutien-gorge à l’école

Pour aider le pauvre monsieur de la vidéo, je voudrais avancer quelques arguments. Pas lui souffler des phrases qu’il pourrait réutiliser, non non, mais plutôt hurler à qui veut bien l’entendre que ce serait peut-être le moment de ficher la paix au corps des femmes, et que si ça pouvait commencer dès l’école, ce serait bien. L’école, c’est un lieu d’apprentissages, intellectuels certes, mais aussi sociaux, relationnels, personnels. Un lieu où l’on fait des expériences seul·e et en groupe, qui nous permettent de nous développer. Les adolescents y éprouvent leurs amitiés, leurs amours, ils y font des choix d’orientation et les testent à l’épreuve de la réalité, ils rencontrent des enseignants différents qui confrontent leurs idées et leurs façons de faire. Bref, idéalement, l’école, c’est ce lieu sécure, celui qui complète les sphères intimes de ta vie et où tu peux trouver normalement une oreille attentive et t’épanouir en tant qu’individu. OK, je veux bien que ça, ce soit l’idéal. Mais même si on n’atteint pas l’idéal, on n’est peut-être pas obligé d’en prendre le contrepied complet. Parce que m’est avis qu’avec cette histoire de soutien-gorge là, on fait passer un drôle de message sur le corps des femmes et sa perception sociale.

Ce qu’il ressort du débat, finalement, c’est que quand tu es une jeune fille :

– ta poitrine doit être cachée

– ta poitrine doit être contrainte

– si jamais tu avais froid ce serait vraiment la honte

– et aussi que c’est imposer une pièce de vêtement comme toutes les autres.

Petite précision avant de continuer :

Attention, je n’ai rien contre le fait qu’une jeune fille choisisse de porter un soutien-gorge pour des raisons qui lui appartiennent. Peut-être est-elle plus à l’aise par rapport au regard des autres quand elle en porte un. Peut-être est-elle plus confortable tout court lorsque ses seins sont maintenus. Mais la question ici n’est pas seulement celle du soutien-gorge : elle est celle du choix individuel, personnel.

soutien-gorge-école-féminisme-féminité-éducation

Ta poitrine doit être cachée

Non, une poitrine n’est pas honteuse. Elle est un attribut qui vient, généralement, avec un chromosome X. Il y a autant de formes ou de tailles de poitrines qu’il y a de femmes, tout comme il y a autant de natures et de couleurs de cheveux qu’il y a d’individus sur terre. Sauf qu’à l’adolescence, ta poitrine qui arrive, tu dois l’apprivoiser. Tu dois la comprendre. Tu dois réussir à considérer qu’elle fait maintenant partie de ton corps et tu ne sais pas quelles en seront, justement, la taille, la forme, le poids. C’est tout un changement. Qu’on te somme de la cacher a un effet pervers : c’est dire à une jeune fille peut-être pas bien sûre d’elle que OK, il va falloir qu’elle vive avec parce qu’elle n’a pas le choix, mais que quand même ce serait bien si elle n’en imposait pas la vue aux autres. Ou alors, une vue normée.

Ta poitrine doit être contrainte

Parce que c’est ça le principe esthétique de vouloir contraindre la poitrine : la normer. Lui donner une forme artificielle, si possible ronde, centrée mais pas trop, à bonne hauteur. Encore une fois, cela ne me pose aucun problème si c’est un choix personnel basé sur des goûts et préférences. On le fait toutes et tous : on se choisit des vêtements, ou on choisit justement de ne pas en porter, en fonction de la façon dont on se sent dedans et du rendu qui correspond ou non à nos goûts. Et c’est tant mieux. C’est le principe de la mode à travers les époques : avoir la possibilité d’exprimer qui l’on est par ses vêtements. La différence ici, c’est peut-être juste que le soutien-gorge devrait être, doit être, un choix, justement. Pour une toute jeune fille, le soutien-gorge n’est pas nécessairement confortable. Alors que l’on a juste porté un t-shirt toute sa vie, tout à coup porter une bande élastique serrée sur le thorax, ça n’est pas toujours agréable. Certaines s’en accommodent tout à fait. D’autres, pas. Au nom de quoi devrait-on tout à coup leur imposer cette contrainte pour des raisons d’esthétique et de conformité à une norme décidée par un chef d’établissement ? Pour ne pas que ce soit « déconcentrant » ? Pour résumer, on impose un sous-vêtement, donc quelque chose qui ne se voit pas et dont l’absence ne constitue en aucun cas une exhibition contraire aux lois, pour s’assurer que jeunes garçons et enseignants masculins, d’après le journaliste, ne soient pas mal à l’aise si jamais on devinait la poitrine naturelle d’une jeune fille à travers son chandail. Et tant pis si ce n’est pas le choix de la jeune fille en question.

Si jamais tu avais froid ce serait particulièrement la honte

Alors, ce n’est pas dit tel quel, mais c’est surtout que ça rend les gens mal à l’aise… particulièrement quand il fait froid. Pour avoir travaillé dans une boutique de lingerie, je sais à quel point cette idée est intériorisée par des femmes de tous âges qui demandent un soutien-gorge épais, rembourré, « parce qu’il ne faudrait pas qu’on voie [qu’elles ont] froid ».

soutien-gorge-école-féminisme-féminité-éducation

Cette idée-là renvoie à une sexualisation de la poitrine des femmes : on ne voit pas sa fonction nourricière biologique, on ne la voit pas comme une partie du corps humain au même titre que la vésicule biliaire ou les genoux, non non. On la voit comme un affront, la partie visible de l’iceberg de la sexualité de celle qui a juste le malheur d’avoir un peu froid. Alors, trois choses : premièrement, c’est que ce raccourci me semble assez terrible dans la mesure où il réduit la femme à sa sexualité, idée d’autant plus étrange que, deuxièmement, les hommes aussi ont froid et qu’on observe chez eux exactement les mêmes manifestations. Pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne de leur demander de se cacher. Et troisièmement, ce qui pose vraiment question dans ce débat, c’est qu’en l’occurrence, on projette ces fantasmes sociaux sur de toutes jeunes filles, dans un contexte scolaire. Non que la scolarité doive faire abstraction des questions de corps ou de sexualité, bien au contraire. Mais projeter sur ces jeunes filles une sexualité, imaginée par ceux qui justement la projettent, sans mise en contexte et alors que certaines d’entre elles sont particulièrement jeunes, tout ça parce que leur corps change, ça me pose un problème.

D’autant que personne ne fait de tels reproches à leurs camarades masculins. Sexualiser le corps des femmes, ok. Mais personne ne demande aux adolescents masculins de porter une coquille dans leur pantalon, vous savez, au cas où la puberté leur causerait des érections incontrôlables. Et non. La sexualisation du corps quotidienne, banale, semble encore être exclusivement à destination des femmes. Ou, en l’occurrence, de toutes jeunes filles. D’autant que des filles dont la puberté commence tôt et qui ont de la poitrine à 9 ou 10 ans, il y en a. Peut-on considérer que leur corps mettrait mal à l’aise les hommes et enseignants masculins parce qu’elles commencent à avoir de la poitrine et qu’elles ne portent pas de soutien-gorge pour la normer ? Je ne sais pas vous, mais moi, c’est cette idée qui me met franchement mal à l’aise. Dans un état qui me laisse un goût un peu étrange dans la bouche et une sensation de vrai problème plus profond.

C’est imposer une pièce de vêtement comme toutes les autres

Et puis cette vidéo qui, partant de la question du soutien-gorge, dérive tranquillement mais rapidement sur d’autres pièces de vêtement ? Comme si rendre le port du soutien-gorge obligatoire, c’était comme imposer le port de l’uniforme ou interdire les jeans troués. Je pense que ce changement de sujet arrange beaucoup notre ami journaliste, jusque-là si mal à l’aise : une porte de sortie facile et rapide. Trop raccourcie et pas bien pensée néanmoins : parce qu’on ne peut pas nier que ce soit différent, et son malaise même le prouve. La raison de cette différence, c’est que justement on attribue au soutien-gorge, par sa fonction de cacher, contraindre et normer la poitrine, une fonction de mise à distance de la sexualité des jeunes filles. La question de l’uniforme ou du jean troué aurait concerné les filles et les garçons, déjà, et je ne peux m’empêcher de comprendre les adolescentes qui crient à la discrimination.

Mais aussi parce que la vraie question est celle de l’objectif. Rendre l’uniforme obligatoire dans un établissement, par exemple, peut répondre au souhait de ne pas voir se dessiner d’inégalités sociales dans les tenues des élèves. Je ne suis pas sûre que ce soit une solution miracle, mais l’intention, tout du moins, peut sembler louable. Interdire les jeans déchirés peut répondre à la volonté de coller à ce qu’on appelle une tenue « décente », bien que là encore l’utilité et la définition même peuvent être discutées. Mais lorsque l’on s’attaque au soutien-gorge avec l’intention de ne pas mettre mal à l’aise les enseignants, c’est au corps féminin même que l’on s’attaque. C’est lui que l’on veut cacher, dont on veut gommer les manifestations. Lui qui pose véritablement problème.

soutien-gorge-école-féminisme-féminité-éducation

Être une fille mais pas trop, en tout cas pas trop femme

Car finalement c’est un reproche que l’on fait aux jeunes filles : celui d’avoir le corps d’une femme. Tout à coup, elle n’est plus une enfant. Elle devient une personne sur laquelle on peut projeter une sexualité que son corps ne doit pas rappeler. On en oublie que ce corps en soi ne rappelle aucune sexualité : il ne fait qu’exister. Que si sexualité il y a, elle n’a de réalité, dans cette situation, que dans l’inconscient d’une société qui ne fait que reproduire des schémas profondément sexistes et misogynes, jusqu’à les introduire dans nos écoles, au cœur de la formation et de l’éducation de nos jeunes.

On apprend aux jeunes filles à se construire avec cette image projetée sur leur corps, qui témoigne de la société dans laquelle elles vont devoir s’inclure mais dont on leur dit déjà qu’elle les obligera à se cacher, à avoir honte, à se normer. À craindre le moindre coup de vent frais qui tout à coup, les ferait devenir porteuses des fantasmes sociaux. Une société où un choix vestimentaire répondant à un goût ou à un confort deviendrait une contrainte pour d’autres choix à venir. Une société où tout cela sera inculqué dès l’école. Or j’aime à rêver l’école comme un lieu où l’on déconstruit, où l’on apprend à penser la société pour pouvoir la changer, en accompagner l’évolution. Où l’on comprend. Où l’on accepte. Et où l’on permet à chacun de faire ses propres choix, pour lui, pour la société, et à être respecté pour cela. Avec ou sans soutien-gorge.

***

Image en Une : Annie Spratt

Sources des images : Cristian NewmanKevin Jesus Horacio, Quentin LagachePablo Heimplatz

Une pensée sur “Obligation du port du soutien-gorge à l’école, vraiment ?”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *