Vacances : quand les étudiants me manquent

Chaque année, c’est pareil : je peste sans discontinuer contre les paquets de copies plus hauts que mon bureau, contre les dates limites imposées, contre le son du micro qui énerve tout le monde. Je râle contre mes performances minables en amphi les jours où je n’ai pas réussi à expliquer ce que je voulais expliquer. Je m’énerve contre les centaines de courriels reçus. Et pourtant, quand tout s’arrête, quand c’est l’été et que je suis déchargée de mes cours, il y a comme un vide. Le blues de l’enseignant. Les étudiants me manquent.

En lisant un récent billet de l’Instit Humeur, qui racontait comme il lui est difficile de voir partir ses élèves vers une autre école, j’ai eu le ventre un peu serré. Mes étudiants sont grands. Très grands. Certains ont de la barbe au menton, d’autres sont mères de familles ou suivent mes cours avec un ventre rond, certains se reconvertissent et ont deux fois mon âge (même si avec les années qui passent, c’est quand même de moins en moins le cas). Mais je crois que, qu’on enseigne à des enfants ou à des adultes, il y a une constante : être enseignant, c’est devoir faire un petit deuil à la fin de chaque année.

S’attacher aux étudiants, un mal nécessaire ?

Il y a peut-être des enseignants, à l’université, qui parviennent à garder une grande distance avec leurs étudiants. Ils arrivent, ils donnent leur cours, et ils repartent. Tous ceux qui ont suivi un cursus universitaire ont probablement eu, comme ça a été mon cas, cette impression d’être juste un numéro. Lorsque je faisais mes études en France, cette sensation était renforcée par l’anonymat des copies d’examen. J’imagine alors que devant leurs amphithéâtres, certains enseignants, dans ces conditions, parviennent à garder une distance avec les dizaines d’étudiants qui grattent pendant deux heures sur leur cahier.

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Mais moi, je ne peux pas. Du tout. Je m’attache inexorablement à ces personnes pour lesquelles je donne tant de temps. Certains me le rendent bien. D’autres, pas du tout. C’est le jeu. Mais sans cette toute petite relation affective qui se crée, je crois que je n’arriverais pas au bout de la session. J’essaie de connaître leurs prénoms, au moins ceux des étudiants qui viennent me rencontrer à la fin des cours. Je prends de leurs nouvelles quand je les croise dans les couloirs. Leur parcours m’intéressent, avant mon cours, mais aussi ce qu’ils projettent pour après. Je leur demande ce qu’ils rêvent pour l’école (mes étudiants sont de futurs enseignants) et je me prends à rêver avec eux. Je me réjouis de leurs succès. Leurs échecs me désolent et je cherche avec eux une solution.

D’aucuns diraient que je m’implique trop… C’est d’ailleurs un discours récurrent autour de moi. Mais peut-on vraiment trop s’impliquer ?

Il y a celui qui se reconvertit au milieu de sa vie.

Insatisfait de sa première carrière, ou voulant passer plus de temps avec ses enfants, il voulait changer de métier. Trouver quelque chose qui résonne en lui. Il a des rêves et il veut les voir se réaliser. Il est passionné, il se jette à corps perdu dans la matière. Alors qu’il fait tous les efforts dont il est capable, il rencontre parfois un point épineux de théorie et reçoit un mauvais résultat. Est-ce trop s’impliquer que de l’aider à résoudre la situation, lui qui fait des sacrifices pour que son rêve aboutisse alors qu’il a une famille ?

Il y a celle qui va bientôt accoucher.

Elle a la nausée pendant les cours, elle demande à sortir pendant l’examen et frotte son dos endolori par plusieurs heures assise dans l’amphithéâtre. Elle suit le cours sur la formation du système nerveux du fœtus avec une attention particulière, sensible. La date de son terme approche. L’examen aussi. Elle ne renonce pas à son projet professionnel malgré les difficultés de la conciliation études-famille. Est-ce trop s’impliquer que de lui donner une autre date d’examen et de mon temps pour l’accompagner ?

Il y a celle qui mange toujours pendant mon cours.

Elle n’a pas eu le temps avant. Elle est arrivée en catastrophe, juste à l’heure. Parfois même avec quelques minutes de retard. Elle sort ses affaires. Sa trousse. Son cahier. Son repas. Elle mange d’une main et écrit de l’autre. Elle partira un peu avant la fin du cours, en courant. Au début, ça m’agace. Et puis j’apprends qu’elle interrompt sa journée de travail pour pouvoir suivre le cours. Elle a toujours rêvé d’être enseignante, mais finance intégralement ses études. Alors, elle passe sa journée à courir. Est-ce trop s’impliquer que de rester un peu plus tard le soir, ou de venir un peu plus tôt le matin, pour lui expliquer un point de théorie avant ou après sa journée de travail, au seul moment où elle peut se libérer ?

Il y a celui qui est hospitalisé.

Il ne veut pas manquer son année, il ne veut pas être différent des autres. Passer les examens au même moment que le reste de la cohorte, avoir les mêmes cours, c’est important pour lui. Parce que ça le tient debout. Parce que c’est ce qu’il lui reste. Est-ce trop s’impliquer que de lui fabriquer un examen sur mesure, juste pour lui, qu’il pourra passer depuis son lit et qui lui permettra de ne pas prendre de retard ?

Il y a celui qui est terrorisé par l’échec.

Qui envoie des courriels la veille de l’examen, à 22h. Il s’inquiète. Il ne dort pas. Ma première réaction est de dire que ça n’est pas mon problème. Mais en creusant un peu, je m’aperçois que la réalité est plus complexe. Qu’il revient de loin. Et que tout ça est passager, que cela ira mieux. Mais pas encore, pas maintenant. Par contre, je peux l’aider en lui répondant. En le rassurant. Est-ce trop s’impliquer que de lui permettre de passer un cap difficile dans sa vie quand ça ne me demande qu’un courriel ?

Et puis il y a tous les autres. 

Tous les étudiants qui viennent chacun avec leur histoire personnelle. Ils ont tous des rêves, des personnalités, des envies, des projets professionnels. Au début, je ne les connais pas bien. Pour certains, cela ne changera jamais : on ne se parlera pas, on se croisera seulement. Et c’est parfait comme ça ; on s’adapte aux envies et aux besoins de chacun. Mais pour d’autres, on tissera quelque chose entre nous. Une relation de confiance. Une relation d’aide. Un accompagnement.

Ceux qui sont insécures, ceux qui ont besoin de contredire, ceux qui écrivent des textes magnifiques, ceux qui ont une vision qui vient confronter la mienne et m’oblige à me remettre en question, ceux qui ont envie de parler, ceux qui veulent encore des explications, ceux qui ont peur, ceux qui ont confiance.

Tous et chacun d’eux, dans leur unicité, qu’on s’entende bien ou qu’on ait un peu de mal à communiquer.

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C’est les vacances et ils sont partis.

Certains pour toujours, parce qu’ils ont changé de programme et ont pris une autre voie. D’autres poursuivent, mais ne passeront plus par mes cours. Je réalise, chaque année, quand la poussière retombe, que je n’ai été qu’une toute petite goutte dans leur parcours. Peut-être, pour certains, se souviendront-ils de moi ; pour la majorité, probablement pas. De mon côté, leurs noms se dilueront peu à peu. C’est un peu triste.

Depuis maintenant une dizaine d’année que j’enseigne dans plusieurs contextes, il y a toujours cette petite pointe au cœur à la fin. La tristesse de ne pas savoir ce qu’ils deviendront, s’ils seront heureux, s’ils trouveront une voie qui leur plaît. L’espoir, très fort, que tous trouveront leur place. Mais pourrais-je vraiment cesser de m’impliquer, si insignifiant que soit mon accompagnement ? Quand je sens ce coup de blues à leur départ, je me dis que non, vraiment, je ne pourrais pas.

Je ne voudrais pas.

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Image en Une : Edwin Andrade

Source des images : rawpixelNathan Dumlao

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