Les choix d’orientation : entre opportunités et pressions

En plein cœur de l’été, vous avez probablement mieux à penser que ce que vous allez faire de votre vie dans deux ans, six ans, quinze ans, vingt-cinq ans. Je vous souhaite en tout cas d’avoir la bouche pleine de melon, des cerises accrochées aux oreilles, les doigts de pieds nus dans l’herbe et un parfum d’herbes aromatiques fraîches dans votre cuisine. Je vous souhaite aussi de vous sentir léger à l’idée de l’avenir, de vous dire qu’on verra bien ce qui se présentera et de prendre les choses comme elles viennent. Ou de faire des plans qui vous correspondent parfaitement. Ne pas se soucier de questions d’orientation censées déterminer notre vie, c’est naturel et souhaitable.

Alors, pourquoi demande-t-on à nos ados de le faire ?

Orientation et pression

La question de l’orientation arrive assez vite dans les parcours scolaires de nos enfants. Pour ma part, elle est arrivée à 10 ans. On m’a proposé de postuler dans une filière européenne. Alors certes, la-dite filière n’allait pas déterminer le reste de ma vie et de mon parcours scolaire, mais quand même. À 10 ans, j’ai vu s’introduire subrepticement l’idée que les choix pouvaient avoir une influence sur le parcours scolaire en entier. Le rendre utile ou désavantageux. Classique, banal, exceptionnel ou prestigieux. C’est au même moment que s’est posée la question du choix de la LV1 (première langue vivante à être incluse formellement dans le cursus), avec en filigrane le principe de « tous les choix ne mènent pas au même parcours, attention ». Choisis bien, réfléchis. Tu as 10 ans mais tout pourrait basculer maintenant.

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Ce modèle se répète à plusieurs reprises pendant le parcours. Choix d’options, choix de filières, choix de spécialisations. Et ce conseiller d’orientation plus ou moins bienveillant qui vous dit qu’il faut bien choisir, parce que c’est irréversible. Rares sont les discours qui insistent sur le plaisir à suivre une voie qui passionnent. Plus rares encore sont ceux qui retirent la pression de la permanence. Plus souvent, nos ados sont confrontés à un choix dont on leur dit que tout découlera. C’est une pression bien lourde, sur les épaules d’un jeune. D’autant que ceux d’entre nous qui ont des parcours non-linéaires le savent bien : réorientation, reprise de formation, opportunités de carrières… Nombreuses seront les possibilités, pendant les 50 ans qui suivent le choix d’orientation scolaire.

Orientation imposée

Il y a ceux à qui ont met la pression du choix, et puis il y a ceux dont on décide de l’orientation. Ceux qu’on oriente vers telle ou telle filière, pour des raisons qui appartiennent aux adultes. Parmi eux, il y a les élèves dont on décide qu’ils n’ont pas le niveau requis pour suivre la filière qui les fait rêver, introduisant ainsi dans la tête de tout le monde la hiérarchie des filières. Tu as un excellent dossier, tu es bon élève ? Tu feras des matières scientifiques. Ton dossier ne correspond pas à ce que la norme voudrait pour les filières qu’elle valorise ? Tu seras cuisinier. Et paf, on vient de suggérer (imposer ?) l’idée que certains métiers « valent » davantage. Ce qui, on se l’avouera volontiers, n’a pas vraiment de sens.

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L’autre pendant de cette hiérarchisation des filières, c’est qu’on oriente certains élèves en fonction de leurs résultats et pas de leurs rêves. Alors certes, un jeune qui souhaite devenir médecin n’aura pas d’autre choix, en l’état actuel des choses, que d’en passer par l’université et il lui sera difficile d’y accéder sans un cursus antérieur bien défini. (Il faudrait, sinon, modifier le système, mais c’est un doux rêve dont on se parlera une autre fois, peut-être… 😉 ) Mais quid de celui qui, ne rencontrant pas les résultats attendus en mathématiques mais excellant en français, se verra proposer une orientation vers une filière en lettres alors qu’il adore, en fait, la physique ? Quid de celui qui, rêvant de couture, se verra répondre que ses notes lui permettent de viser une filière scientifique et que ce serait « dommage » de choisir une orientation en filière professionnelle ?

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Et on ne parlera pas ici, des filières genrées, de ces jeunes filles qu’on orientera plus volontiers en enseignement qu’en astrophysique ou de ces jeunes garçons qu’on enverra massivement en école de commerce quand, parfois, ils rêvent de filières artistique…

Orientation et opportunité

L’orientation est aussi une question d’opportunité, et on devrait l’envisager sous cet angle, à mon avis. Si on oublie le côté définitif qu’on a voulu lui attribuer, on s’entend. On pourrait alors décider que pour un temps, notre ado a le droit d’explorer une filière plutôt qu’une autre. Qu’il peut aussi laisser de côté certaines disciplines. Orientée, par choix, en filière littéraire et artistique, j’aurais été bien embêtée si, à l’époque, j’avais dû consacrer du temps et des efforts aux mathématiques et à la physique, deux disciplines que j’abhorrais. Mon choix d’orientation était donc une opportunité de faire ce que je souhaitais, ce que j’aimais.

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Alors, si l’on considère que l’orientation est définitive ou a un grand poids dans l’ensemble du parcours, effectivement, je suis condamnée à un profil littéraire. Mais si on considère que je suis aussi capable de reprendre une formation en mathématiques un jour si j’en éprouve le besoin, il n’y a plus de problème. Ainsi, j’ai lu récemment un article sur les étudiants au doctorat (donc ultra-spécialisés dans un domaine suite à des choix d’orientation successifs), qui un jour décident de faire un métier manuel et se réorientent à 180 degrés.

L’envisager dans ce sens, certes. Mais pourquoi pas aussi dans l’autre, de métier manuel à métier cérébral, avec des « formations-ponts », adaptées, personnalisées ?

Orientation et cursus

La question derrière tout ça, c’est celle des filières « cases » pour tous. Des filières avec un cursus prédéfini auquel les élèves doivent adhérer. Souvent, on ne propose pas un parcours correspondant aux envies de l’élève, mais on lui propose de choisir entre différents cadres celui qui lui plaît le plus… ou lui déplaît le moins, c’est selon. Et parfois ça les angoisse. Pas étonnant, vu qu’on leur vend comme un choix crucial et décisif.

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Je serais en faveur, je crois, d’un tronc commun. Parce que pour choisir, il faut savoir quels sont les choix, au fond. Mais ensuite, la personnalisation est-elle si inenvisageable ? Alors on a proposé des options, des majeures, mais qu’existe-t-il pour celle qui aime autant le sport que le dessin ? Pour celui qui se passionne pour les mathématiques et le théâtre classique ? S’y retrouvent-ils ?

Ce qui est paradoxal, c’est que quand on met en place des mesures de choix comme ce qu’il se passe actuellement dans les lycées français, on voit de nombreuses familles et institutions freiner des quatre fers. Quitter le cadre rassurant et déjà en place, c’est se lancer dans l’inconnu. C’est craindre d’être perdu.  Et pourtant, c’est aussi là que naissent les changements…

Et vous, votre orientation, c’était comment ?

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Image en Une : Jens Lelie 

Source des images : Brendan ChurchLuke van ZylMartin Reisch , Pablo García Saldaña , Ian Schneider

 

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