L’école est-elle nocive pour nos enfants ?

C’est parti d’une conversation sur Facebook. Quelqu’un demandait des ressources ou un professionnel qui pourrait lui permettre d’affirmer, dans un conflit entre deux personnes, que l’école était nocive pour les enfants. En cause : le système scolaire « traditionnel », ses évaluations, ses méthodes pédagogiques. On l’accuse d’être trop normative, trop axée sur la performance, pas assez à l’écoute. On lui reproche son cadre trop rigide et son uniformisation.

Forcément, ça m’a interpellée. Forcément aussi, j’ai eu très envie de m’en mêler.

En tout cas, ça m’a fait vraiment réfléchir. Est-ce qu’on peut vraiment dire que l’école bousille nos enfants ? 

On a tous des souvenirs d’école.

J’avais déjà parlé d’à quel point nos souvenirs d’école teintent nos débats. Et parce qu’on a tous des souvenirs d’école, le débat ne sera jamais vraiment objectif. En me demandant si l’école faisait du mal aux enfants, j’ai réalisé que je ramenais dans mes arguments des exemples tirés de ma propre histoire. Par exemple, oui, j’ai eu vraiment mal suite à l’interaction avec certains enseignants. D’ailleurs, mon arrêt complet des mathématiques y est directement lié. J’ai parfois perdu confiance en moi face à des résultats qui n’étaient pas là. J’ai été en rébellion face à des remarques déplacées ou des méthodes pédagogiques qui me semblaient aberrantes. L’école m’a souvent fait mal. Elle m’a battue, écrasée sous des responsabilités, enlevé deux ou trois rêves au passage. Parfois, elle m’a confrontée à d’autres et à leurs résultats quand je cherchais à me rencontrer, moi. Elle m’a roulé dessus, bousculée, elle m’a mise à terre. C’était dû à des pairs pas toujours bienveillants, des enseignants maladroits ou encore des programmes et des méthodes auxquels je ne parvenais pas à m’accorder.

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Mais pour autant, il y a eu des années plus sympas. Des cours plus calmes. Des révélations. Il y a eu ces amitiés tissées qui font grandir. Il y a eu ces enseignants incroyablement dévoués, créatifs, inventifs, à l’écoute, en recherche permanente de solutions et toujours prêts à accompagner.

Si je dois débattre de la question posée à partir de mon expérience, alors mes arguments vont forcément découler de l’un ou l’autre de ces souvenirs. Ils vont dépendre duquel je vais chercher dans ma mémoire.

Cette subjectivité est naturelle : on parle tous de ce que l’on connait, de ce que l’on vit et ressent. Certains répéteront qu’ils ont adoré l’école. D’autres que c’était infernal. Mais finalement, rien de tout cela ne permet de tirer une conclusion générale. J’étais donc encore insatisfaite, et surtout bien en peine d’apporter quoi que ce soit au débat.

Il y a des études scientifiques sur l’école.

Je me suis dit que la recherche pouvait être d’un grand secours. Qu’elle apporterait forcément une réponse à la question. Et après tout, la recherche, c’est mon domaine, c’est mon terrain de jeu depuis un petit moment. Facile.

Me voilà donc à passer en revue les différentes études que j’ai vues passer ces derniers temps. Et à bien y réfléchir… elles apportent toutes une réponse différente. C’est assez logique, quand on y pense : des contextes différents, des enfants différents, des enseignants différents à chaque fois. Des méthodologies différentes à chaque fois. Ce que dit la recherche, c’est qu’il y a des tendances, parfois, dans un contexte donné et à un moment donné. Rien de plus. Le reste est laissé à interprétation.

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Et c’est tant mieux, quelque part. Parce que cela reflète la diversité du paysage éducatif et de nos enfants. Mais il reste difficile de se tourner vers la science pour obtenir une réponse tranchée à une question aussi polémique. (Note au passage : il y a pas si longtemps, on pensait que la terre était plate. Des scientifiques pensaient que la terre était plate. Si ça se trouve, dans deux cents ans, plus rien de ce qu’on tient aujourd’hui pour vrai car découvert avec nos moyens actuels dans notre contexte actuel, ne sera encore d’actualité. Ça s’applique à l’astronomie, à la géographie, à la médecine, à la sociologie… ou à l’école. Fin de la parenthèse.)

Peut-on faire l’économie de la diversité quand on parle de l’école ?

Je crois que la question est là finalement. On ne peut pas répondre à la question de la potentielle nocivité de l’école sans se poser celles des diversités. Diversités d’élèves, de familles, d’enseignants, de moyens pédagogiques. Diversité de disciplines, d’établissements scolaires, de milieux socio-économiques, culturels.

Autrement dit, ce qui convient à Paul ne conviendra pas forcément à Jacques.

La façon dont enseigne Javier ne ressemblera pas forcément à celle dont Raoul enseigne.

Si Teresa s’ennuie en cours de français mais adore les sciences physiques, peut-être n’est-ce pas le cas de Jo. Lui, il accroche complètement avec la pédagogie de travail en groupe que propose l’enseignant de français, cette même pédagogie qui tétanise de peur la timide Mélanie.

Dans la famille de Pierre, on est convaincu depuis des générations que l’école doit partager l’éducation avec les parents, alors que le soir autour de la table chez Lola, on critique l’enseignante qui a soulevé cette question.

Pour Mokhtar, il est important que sa fille performe dans les cours d’éducation physique. En revanche, Marie, qui s’est sentie ridiculisée à de nombreuses reprises dans ces cours quand elle était enfant, répète à ses enfants que ce ne sont pas des cours importants.

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Nos enfants mais aussi nos enseignants, ne sont pas neutres, culturellement. Ils reproduisent certaines pratiques, se positionnent en confrontation avec d’autres qui leur ont déplu. Ils apprennent au contact les uns des autres. Autrement dit, ils sont tout aussi subjectifs face à l’école que nous quand on se demande si elle nuit à nos enfants.

À chaque enfant son école, peut-être.

Sur ce blog, j’essaie de déconstruire des pratiques établies dans nos classes. Mais je ne le fais pas pour les faire disparaître. Je trouve important de questionner ce que l’on fait, mais je crois qu’il n’existe pas une seule façon de faire.

Si on se place dans l’absolu, l’école dite traditionnelle a des défauts. Plein. Mais c’est aussi le cas des initiatives pédagogiques qui fleurissent un peu partout. Il n’existe pas de solution parfaite pour tous. Mais toutes ont le mérite d’exister.

On érige en modèle les écoles scandinaves ou les écoles Montessori, mais il existe sûrement des enfants et des familles auxquelles elles ne conviennent pas. Certains élèves auront besoin de liberté, quand d’autres auront besoin d’être cadrés. Certains s’épanouissent dans une saine compétition, qui paralyse d’autres. Je suis toujours très surprise en voyant des reportages sur ces écoles très traditionnelles et strictes, qui visent l’excellence et dispensent des cours de bonnes manières à table. Je me serais, définitivement, flétrie dans un tel cadre. Et pourtant, certaines familles les trouvent tout à fait adéquates pour leurs enfants. Pour eux, heureusement qu’elles existent. Ils seraient probablement moins à l’aise dans des environnements moins cadrants.

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Donc, est-ce que l’école traditionnelle est nocive pour nos enfants ?

Peut-être, oui et non. Oui pour certains, non pour d’autres. Oui dans certains contextes, non dans d’autres. J’ai conscience de l’insatisfaction que peut provoquer une telle réponse. On dira que je ne me mouille pas beaucoup. Mais je suis intimement convaincue que chaque pot à son couvercle, pour reprendre une de ces vieilles expressions chères à mon cœur. Personne ne s’accorde sur la réponse : c’est peut-être juste qu’il n’existe pas UNE réponse, mais DES réponses. ​Que cela dépend de trop de facteurs pour qu’on puisse se prononcer si franchement.

Dans les sociétés occidentales, nous avons le choix. Choix incroyable de formes et de marques de pâtes ou de biscuits. Choix démesuré de vêtements. Ou choix de vivre où l’on veut, en fonction de ce qui nous convient. Nos univers sont parfaitement personnalisés en fonction de ce que nous aimons et ce qui nous convient. Oui, bien sûr qu’il y a des contraintes. Du travail, des questions matérielles, vitales. Des contraintes qui découlent de nos responsabilités. Mais quand même : on est souvent libre de choisir ce qui nous correspond parmi un éventail de choix. Pourquoi cela serait-il différent pour l’école ?

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Il serait tout aussi dommage de n’avoir qu’un modèle à proposer à tous les enfants, que de se contraindre toute notre vie à manger des tomates cuisinées de la même façon. Et il serait tout aussi triste de voir disparaître une modalité d’enseignement qui correspond à certains, qu’ils soient ou non minoritaires, qu’il serait triste de rayer de la carte les pauvres rutabagas qui rencontrent un succès limité.

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Image en Une : moren hsu

Source des images : kyo azumachuttersnap, Kevin Jarrett , pan xiaozhenJames Baldwin

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