Souvenirs d’élève et de bons points

Quand j’avais 7 ans, mon enseignante en avait, probablement, une soixantaine de plus.

Nous sommes dans les années 1990. La classe est pourtant vieillotte, encombrée. Le tableau est entouré d’une sorte de poussière fine de craie, les brosses pour l’effacer se chargent au fur et à mesure de la journée d’une épaisse couche de cette poussière. On fait des polycopiés à l’encre violette, avec cette odeur si caractéristique. Les fenêtres donnent sur la cour.

Heureusement, d’ailleurs. Je passe mes journées à regarder dehors, ou à rêvasser dans mon coin. Sauf quand il y a quelque chose à gagner. Là, tout d’un coup, ça m’intéresse beaucoup plus. Et le gros avantage de cette année-là, c’est que des choses à gagner, il y en a plein.

Parce que mon enseignante, qui a donc, approximativement et pour mes yeux d’enfants, 205 ans, est de la vieille école, comme on dit. Ses principes : ça doit filer droit. Les leçons doivent être apprises. C’est l’enseignant qui décide de ce qui est étudié, et l’élève n’a pas son mot à dire.

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Ça a l’air rigide, écrit comme ça, mais je m’en souviens comme d’une femme impliquée, qui cherchait vraiment à bien faire. Pas désagréable pour deux sous. Bref.

Donc, mon enseignante avait une botte secrète pour faire respecter ses trois principes. Elle la cachait dans son bureau. C’était une petite boîte, remplie du Graal à nos yeux d’enfants : les bons points.

Les bons points ?

Pour les plus jeunes d’entre nous, ou pour ceux qui ont échappé à cette pratique, voici un petit résumé de ce que sont les bons points et de leur fonctionnement. Lorsque l’élève apprend bien une leçon, est sage, fait quelque chose d’agréable, bref, s’il a un comportement attendu par l’enseignante, il se voit remettre un petit bout de papier qui équivaut à un bon point. Mais comme un morceau de papier en tant que tel aurait bien du mal à motiver les enfants, entre en jeu un système bien rodé :

– au bout de 10 bons points, tu peux les échanger contre une petite image ;

– lorsque tu as collecté 10 petites images, tu peux les échanger contre une grande image ;

– quand tu atteins trois grandes images, tu te mérites un livre.

(N’importe quel système de comptage fait l’affaire, hein. Je prends juste un exemple que je connais bien.)

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Le but est de favoriser les bons comportements, évidemment. C’est un système d’émulation behavioriste qui a probablement fait ses preuves à une certaine époque, puisqu’il a beaucoup été utilisé.

Donc, les récompenses, ça marche.

Et oui. Les récompenses, ça fonctionne. Évidemment que ça fonctionne. Si vous me promettez un voyage à chaque fois que j’écris un chapitre de ma thèse, je vous jure qu’elle va avancer super vite. C’est très efficace et l’avantage du système de mon enseignante est que cela lui permet à la fois de stimuler le désir d’apprendre et d’avoir une bonne gestion de classe. Et oui, ses bons points récompensent les deux ! D’une pierre deux coups, voilà deux questions réglées.

Qui plus est, je trouve plutôt intéressant le fait que l’élève ait pour objectif de gagner un livre. Ça reste pédagogique. Ou tout du moins, ça a vocation à le rester. J’ai en mémoire une autre enseignante qui, elle, cachait des bonbons dans son bureau pour récompenser nos bons coups. Nous avions six ans. Cette dame est probablement à la retraite depuis un bon moment, mais j’aurais adoré savoir comment les parents d’aujourd’hui auraient réagi à ça. (Coucou, mangerbouger.fr !)

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Longue vie aux bons points ?

Qui plus est, il faut reconnaître à ce système d’émulation qu’il a le mérite de viser le positif. On ne punit pas les comportements indésirables. On renforce les bons. Alors certes, tout ça est toujours basé sur la théorie du chien qui salive, et le fonctionnement est similaire. Mais on s’en fiche, parce que ça marche.

Oui, mais. ​

Vous vous doutiez bien qu’il allait y avoir un « mais », n’est-ce pas ? 😉

Mais encore une fois, ça pose une question fondamentale qui est cachée derrière tout geste enseignant, tout geste pédagogique. À quoi ça sert, l’école ? De deux choses l’une : soit ça sert à engranger de l’information, soit ça sert à se former. Mais face aux bons points, il faut choisir. Bon, là vous me trouvez probablement un chouilla radicale, je vais donc essayer de vous préciser ma pensée. La pratique des systèmes d’émulation pose deux questions :

– celle de la motivation de l’élève, d’abord. C’est une question centrale, et qui me semble directement liée aux questions de récompense et de punition.

– celle du pourquoi. Pourquoi j’apprends, pourquoi je viens à l’école. À quoi ça me sert.

Et ces deux questions sont évidemment intimement liées. Elles sont aussi au cœur des préoccupations de tous, je crois. En tout cas, c’est ce que laissent penser vos témoignages.

Les bons points peuvent-ils motiver les élèves ?

La première réponse est intuitive : bien sûr qu’ils le peuvent. Ils le peuvent parce que c’est puissant, comme principe : récompenser un comportement en offrant un cadeau rend l’apparition de ce comportement souhaitée plus fréquente. Qui plus est, c’est plus tourné vers le positif, comme je le disais au-dessus. Mais on se retrouve avec la question qu’on s’était déjà posée : récompenser ne nuit-il pas aux apprentissages, finalement ?  

Si on suit cette idée-là, alors les bons points peuvent certes motiver, extrinsèquement et temporairement, un élève, mais pourraient aussi faire en sorte qu’il apprend moins bien, qu’il sera moins capable de transférer ses apprentissages et surtout, qu’il perdra peu à peu de son intérêt pour l’école. Contre productif, donc, à terme.

Pourquoi va-t-on à l’école ?

Maintenant, il reste la question de ce pour quoi on va à l’école. (Et si vous lisez régulièrement ce blog, vous savez à quel point c’est une question qui me tient à cœur).

Si l’on envisage l’école comme un lieu où l’enseignant (ou le ministère) décide de ce que les élèves doivent apprendre, tous, en même temps, et avec pour visée les examens terminaux, alors dans ce cas, les bons points sont adéquats. Ils visent à s’assurer du respect des règles d’apprentissage autant que de comportement, et c’est OK.

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Si par contre on envisage l’école comme un lieu de formation des citoyens, tout ça ne tient pas la route. Alors je sais, envisager l’école comme ça, c’est accorder aux enfants la possibilité de choisir pour eux-mêmes. Oui, même à six ans. En les accompagnant vers cette autonomie. Ça veut dire aussi qu’on leur accorde notre confiance, en tant qu’adultes, pour être capable de décider ce qu’ils ont, ou non, besoin d’apprendre. Alors je sais que c’est angoissant, pour un adulte, pour un enseignant. C’est angoissant, parce que c’est une perte de contrôle. Tout à coup, on ne décide plus pour l’autre, mais on l’accompagne vers ce que lui décide. Toute une différence !

Or les bons points viennent renforcer plus que le comportement : ils viennent renforcer dans la tête de tous qu’il y a un comportement attendu, une façon d’apprendre, ou en tout cas un sujet à apprendre. Ils viennent souligner la toute puissance de l’enseignant. Ils retirent à l’élève la possibilité de choisir pour lui-même. Traitez-moi de naïve, mais je reste convaincue que des enfants, même petits, ont tout à fait les capacités de décision pour eux-mêmes. En témoignent des méthodes pédagogiques comme celles qui accompagnent la planification de leur semaine de travail par les élèves.

Les bons points ont aussi à voir avec l’affectif.

On peut le prendre dans tous les sens : un élève souffrant d’hyperactivité aura moins de bons points pour son comportement qu’un autre. Un élève qui, lorsqu’il rentre le soir, doit s’occuper de frères et sœurs plus jeunes et qui n’aura pas eu le temps d’apprendre ses leçons aussi. Ou tout simplement, ceux qui ont de la facilité dans les disciplines proposées se verront récompensés, pendant que d’autres qui luttent ne le seront (presque) jamais.

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Je sais, je vous vois venir. Un enseignant peut personnaliser ses récompenses en fonction des élèves. Il peut récompenser l’effort plus que le résultat. Le progrès plus que la réussite.

Sauf qu’au début de l’année, par exemple, l’enseignant ne connaît pas ses élèves. Et les premières attributions (ou en l’occurrence, non attributions) de récompenses pourraient laisser quelques traces dans l’estime d’eux-mêmes de certains élèves. Et puis, la projection d’un enseignant sur un élève ne l’encourage-t-elle pas à adopter un certain type de comportement ? Les élèves catégorisés « bons » n’ont-ils pas tendance à le rester voire devenir encore meilleurs… quand ceux que l’enseignant considère « faibles » ont au contraire tendance à voir leurs résultats diminuer ?

Souvenirs d’école et de bons points

Dans ma fameuse classe, je faisais partie du peloton de tête. Pas de difficultés à l’école, un tempérament plutôt sage et rêveur : j’avais la formule parfaite. Alors avec mes amis ayant les mêmes caractéristiques que moi, on se livrait à des petites batailles en accumulant les bons points. Nous ne voyions pas, à l’époque, ceux qui à côté n’étaient jamais récompensés. Ceux qui n’atteindraient jamais le livre. Peut-être même pas la grande image.

Les bons points de cette époque récompensaient ceux qui fonctionnaient déjà sans problèmes à l’intérieur des règles de la classe. Ils créaient une césure, coupaient la classe en clans. Vingt ans plus tard, j’ai retrouvé sur les réseaux sociaux un de mes camarades de classe de cette époque. Il m’a avoué avoir été marqué par cette différence entre lui et moi. Pour lui, j’étais celle qui accumulais les bons points. Celle qui réussirait. Tandis que lui, qui peinait à accumuler les images, était déjà persuadé qu’il ne pourrait pas faire d’études. Aussi, quand il a découvert mon parcours universitaire, il a été peu surpris. Il m’a expliqué que le fait qu’il ait arrêté l’école tôt était tout aussi prévisible, à cette époque, que mon accumulation de diplômes.

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Je ne dis pas que les systèmes d’émulation comme les bons points sont les seuls responsables des trajectoires d’élèves. L’orientation obéit à des lois plus complexes, bien souvent. Mais reste qu’on ne peut pas les isoler du reste de la scolarité. Ils ne sont pas anecdotiques. Ils jouent sur les sphères cognitives et affectives des élèves. Les miracles qu’ils produisent sont toujours accompagnés de cuisants échecs. Il ne faudrait pas oublier de prendre en compte cette réalité-là.

Et vous, quels sont vos souvenirs, vos expériences avec les systèmes de récompenses ?

***

Image en Une : Hello I’m Nik

Source des images : Ankush MindaAnnie SprattJason LeungDaiga EllabyRae Tian,Christian Stahl

2 réponses sur “Souvenirs d’élève et de bons points”

  1. Bonjour, ton post me fait remonter un goût amer… j’ai très peu de souvenirs petites mais je me souviens de ce jour où je suis restée dans la classe et j’ai « volé » les images de mes camarades! Bien entendu je me suis fait chopée et je me souviens surtout de la honte que j’ai ressentis.. alors il est évident que je n’étais pas permis les bons élèves qui « méritaient » de belles images! Et ce souvenir désagréable me renvoie à l’impact néfaste de ce système de récompenses. Maintenant la question que je me pose est comment réagir lorsque mon fils (qui vient de commencer l’ecole) sera confronté à cela sous la forme d’un super héros du comportement ou de la fleur magique qui change de couleur selon ton attitude du jour… oui cela existe donc encore et nous n’avons pas le choix! Alors que peut-on faire pour rassurer nos enfants sur leurs vrais compétences et qualités?

    1. Bonjour Lucie,
      C’est bien triste que ce soient ces souvenirs-là qui restent, mais c’est très révélateur de l’effet que peuvent avoir ces pratiques sur les élèves ! Merci d’avoir partagé ton souvenir. Comme je le disais dans un autre article je crois, on a tous recours à ce système, avec les enfants, avec nos conjoints, avec nos amis… C’est juste un peu moins visible. 😉 Mais c’est une tendance que l’on a tous que de vouloir renforcer un bon comportement (« tu as rangé ta chambre, c’est très bien, je suis très contente ! », ça fonctionne sur le même système, finalement) et ce n’est pas forcément dramatique au quotidien. Ça déplace surtout la motivation je pense. Maintenant, il faut effectivement, à mon avis, rester vigilant pour éviter que cela soit associé par nos enfants à une estime d’eux-mêmes plus basse, quand ils sont ceux qui ne reçoivent jamais la récompense. Je suis certaine que certains enseignants et enseignantes utilisent ces systèmes d’émulation avec parcimonie et discernement. Peut-être une discussion avec l’enseignant·e pour savoir comment il/elle l’utilise, et donc mieux comprendre le système utilisé pour en parler avec votre fils ?
      Merci d’être passée ! 🙂

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