Les enfants sont des éponges

C’est une phrase que j’entends partout depuis quelque temps. Elle semble se répandre comme une traînée de poudre. Elle est reprise, utilisée à toutes les sauces. Chacun semble se l’approprier, quel que soit son domaine. Les parents. Les enseignants. Ceux qui ont des enfants et ceux qui n’en ont pas. En ces temps de rentrée, c’est encore plus flagrant, dans le bain d’émotions qui vient avec ces premiers jours d’école. 

Les enfants sont des éponges. 

Imaginez une éponge un instant. C’est sec, c’est dur. Mais versez un liquide dessus, et elle l’absorbera, en quantité impressionnante, pour le retenir dans ses fibres. Pressez ensuite dessus, et le liquide en ressortira. Ça a des propriétés un peu magiques, une éponge.

On l’utilise pour se laver ou pour faire le ménage. Parce que c’est pratique, une éponge. Elle peut être animale, végétale (les fameuses éponges luffa) ou synthétique. Ça, c’était pour la minute culture.

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Donc, l’idée derrière cette phrase c’est que comme les éponges, les enfants absorbent ce qui est dans leur environnement et le retiennent en eux. Comme des éponges, ils seraient capables de prendre et de garder en eux ce qui leur arrivent dessus. In fine, ce qu’on veut exprimer, c’est qu’il ne faut pas balancer n’importe quoi sur nos enfants en termes d’émotions ou de milieux de vie. OK. Là, je ne pourrais pas être plus d’accord.

Les petites éponges à émotions

Souvent, l’expression est utilisée pour dire que dans un certain climat, les enfants ressentent tout. Dans un milieu familial tendu, les enfants ont tendance à réagir fortement. Ils sont souvent sujets à l’angoisse quand l’ambiance est lourde. Ont des difficultés de sommeil, ou que sais-je encore. Et l’inverse fonctionne aussi, hein. Combien de fois a-t-on vu un enfant en pleine excitation dans un environnement joyeux ou tout simplement serein, calme, dans un milieu très doux ? Lorsque l’on écoute les parents raconter leur quotidien, il n’est pas rare qu’ils expriment les difficultés émotionnelles rencontrées par leurs enfants, y compris très petits, dans un moment de transition pour la famille, un temps de tristesse vécue par les parents. « Ils ressentent que je ne vais pas bien ». « Ils absorbent tout mon stress ».

C’est de cette impression d’absorption que cela vient : on les compare à des éponges. Capables d’emmagasiner en eux ce qu’il se passe autour d’eux. Ça présente une certaine logique.

Les petites éponges à apprentissage

Souvent, l’expression est aussi utilisée quand on parle des apprentissages. Et si le mécanisme semble à première vue très similaire, il n’en reste pas moins que ressentir et apprendre, c’est un peu différent. L’idée ici, c’est qu’on peut faire rentrer n’importe quel apprentissage dans un enfant. (Vous voyez comme l’image est étrange ?) C’est une idée que je retrouve souvent dans les travaux de mes étudiants. Il suffit de mettre en contact un enfant avec un savoir pour qu’il l’absorbe. La preuve ? Les enfants apprennent à parler. Ça leur est possible parce qu’ils sont dans un environnement qui parle. Ils absorbent et reproduisent ce à quoi ils sont confrontés dans leur environnement.

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Probablement que cette théorie explique, aussi, pourquoi souvent, on vote comme ses parents. Pas une règle générale, je sais. Mais il n’est effectivement pas rare, à ma connaissance, que l’on reproduise le comportement électoral de ses parents. La théorie tient : on a été confronté à des idées, on les a absorbé, et on reproduit le comportement.

Ça explique aussi le déterminisme. Celui qui veut que les enfants de docteurs se lancent à leur tour dans des doctorats, en plus grande proportion en tout cas que les enfants d’ouvriers.

La théorie de l’éponge, c’est pratique.

C’est quoi le problème ?

Vous allez peut-être me dire que tout ça se tient. Vous avez raison. Ça obéit à une certaine logique. Et on ne peut pas nier que les comportements des enfants soient en adéquation avec ce que leur propose leur environnement, souvent. En réaction ou en adhésion, d’ailleurs. Et même si entre les émotions et les apprentissages il y a quelques subtilités, ça semble obéir aux mêmes lois fondamentales. On soumet l’enfant à un environnement, il absorbe. Et il met en place un comportement en fonction de ça. Parfait.

Maintenant, je me demande juste si, vraiment, on peut comparer les enfants à des éponges.

Les comparer à des éponges, c’est les considérer dans une certaine passivité. Une éponge n’agit pas. En tout cas, pas dans une mesure folle. (Merci de pardonner ici mon manque de connaissance en termes de vie des éponges.) Songez à l’éponge avec laquelle vous nettoyez la table : vous la soumettez au jet d’eau du robinet, vous l’utilisez, vous la pressez. Vous l’avez donc placée dans un environnement, puis ce sont ses propriétés naturelles qui ont fait qu’elle a absorbé puis recraché l’eau sous la pression de votre main. Aucune action requise de la part de l’éponge.

C’est de l’apprentissage, ça ?

J’ai de la difficulté à considérer qu’un apprentissage est quelque chose qui s’absorbe tel quel. Qu’il suffirait de soumettre un enfant à un environnement pour qu’il l’intègre et le réutilise en l’état. Un apprentissage, c’est un traitement de l’information. Pour apprendre, je dois traiter les informations de mon environnement et les intégrer à ce que je sais déjà. Il n’y a donc aucune passivité dans le processus d’apprentissage… contrairement à l’éponge qui se prélasse au creux de votre main, sous le jet d’eau.

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Oui, mais l’enfant qui parle parce qu’il a été exposé à la parole ? Cet enfant encore tout petit ? Et bien, selon le même principe, l’enfant ne se contente pas d’entendre et de répéter ce à quoi il est soumis. En entendant son entourage parler, il met en lien des images et des sons, des pensées et des syllabes, il créée du sens petit à petit jusqu’au jour ou « Maman » n’est plus seulement un son, mais est associé à sa maman, et à toutes les mamans du monde, à une « place » qu’occupe une personne dans la vie d’une autre. Ce traitement minutieux (même si inconscient), lui permettra d’utiliser le mot Maman non seulement à bon escient, mais aussi de communiquer grâce à lui. Et même qu’un jour, il pourra faire des jeux de mots. Ou traduire le mot dans d’autres langues parce qu’il en aura compris le sens. Il aura créé ce sens. Donc, il n’aura pas seulement absorbé ce que son environnement lui a soumis. Il l’aura intégré. Il l’aura compris.

Avouez qu’on est loin de l’éponge qui absorbe son environnement pour le ressortir sur demande.

Oui mais les émotions ?

Je sais que je vous ai dit que les émotions et les apprentissages, quand on se parle d’éponge, c’est un peu différent. Si le traitement de l’information qu’est l’apprentissage est majoritairement cognitif, l’émotion n’est pas pour autant brute et dénuée de sens.

L’émotion est située dans ce que nous avons de plus primaire en nous. Dans cette partie du cerveau qui traverse les âges. Qui nous a permis de survivre. Je ne vais pas me lancer dans une grande théorisation de l’émotion : mes lacunes sont trop grandes. Alors je vais me contenter de poser la question de l’absorption. Les enfants absorbent-ils vraiment, sans aucun traitement, sans aucun filtre, les émotions autour d’eux ? Peut-être. Mais cela me semble un peu simplifié, comme si à nouveau, on plaçait l’enfant dans une position de passivité et de réceptivité uniquement. Je ne peux pas m’empêcher de trouver cela un peu réducteur.

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Une éponge sert à essuyer votre table.

Et elle a sûrement un rôle dans l’écosystème, si elle est là. Mais même si je ne connais pas la nature de ce rôle, je suis sûre qu’il n’a pas grand chose de commun avec l’apprentissage. Considérer l’apprentissage comme une simple absorption d’information me semble à la fois triste et dangereux. Triste, parce que cela nie les incroyables capacités du cerveau humain et de sa perfection. Dangereux, parce que penser qu’il suffit d’exposer un enfant à une idée pour qu’il l’intègre telle quelle, c’est se poser aux confins de l’endoctrinement, un peu. Et cette idée, surtout lorsque l’on parle d’éducation des citoyens de demain, me semble terrible. Sans compter que c’est leur accorder bien peu de confiance.

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Image en Une : pan xiaozhen

Source des images : Jennifer BurkAnnie SprattKhanh Stevenrawpixel

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