Tu manges à la cantine, toi ?


C’est un sujet amusant que celui de la cantine. Lancez-le dans une conversation entre adultes, et vous aurez un florilège de réactions : nez froncés, yeux qui s’écarquillent, froncements de sourcils. Parfois, plus rarement, quelqu’un racontera un bon souvenir. Quand j’ai déménagé au Québec, j’ai découvert un système sans cantine. Ici, le fonctionnement admis est la boîte à lunch. Chaque enfant promène son repas dans un petit sac isotherme. La cantine, en tout cas celle dont je vais parler ici, sort tout droit de mes souvenirs d’écolière.

Souvenirs de cantine

Pour ma part, j’ai mangé à la cantine pendant toute ma scolarité. En internat les dernières années, j’y suis même allée trois fois par jour. Je combine donc toutes les réactions citées précédemment. ​Je me souviens de plats réchauffés plusieurs fois (nez froncé). De repas bien peu équilibrés, à base de salade de riz, spaghettis bolognaise et tartelette en dessert (yeux qui s’écarquillent). D’aliments non identifiés dans les assiettes (froncements de sourcils). Mais aussi parfois, de beaux moments. Les croissants du mercredi matin, encore chauds, avec rab pour les derniers, ou encore ce fameux repas de Noël, où on nous avait servi un repas vraiment exceptionnel. À l’école primaire, il y avait le foie de veau et la langue de bœuf, qu’il fallait finir si on voulait rejoindre la cours de récréation. Les barquettes en plastique. Les verres au fond desquels on pouvait voir son âge.

On complétait parfois le repas avec une barre chocolatée achetée à la machine. Nos enseignants mangeaient, pas bien loin, avec sur leur table un pichet de vin rouge. On pouvait se nourrir trois fois dans la semaine de burger-frites, avec friand au fromage en entrée. Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…

école - éducation - cantine - repas - manger - enfant - apprendre - apprentissage

Et puis, la cantine, ce n’était pas juste la nourriture. C’était ce moment où on se retrouvait, assis autour d’une table, avec ses amis. On partageait, on riait. Parfois, on observait les autres faire une fameuse bataille de petits pois (que seraient les cantines sans ces batailles ?). On y finissait la journée, avant de rejoindre nos chambres d’internat. Ou on la commençait, tôt le matin, les yeux encore ensommeillés et les cours sur la table entre le café et les tartines pour préparer, dernière minute, l’examen du jour.

Manger ou pas à la cantine

Chaque jour, on regardait ceux qui habitaient non loin partir manger chez eux. Ils avaient cette coupure dans la journée, et on les enviait. Ils mangeaient probablement mieux, et puis ils sortaient de l’école. Rien que pour ça, on avait une pointe de jalousie. On essayait de recréer quelque chose de familial, surtout le soir. On demandait une bougie au cuisinier pour fêter les anniversaires au dessert. Mais ça ne remplaçait pas le repas chez soi.

Et pourtant, quand j’ai parfois eu l’occasion de partir manger à l’extérieur, j’avais un sentiment d’inachevé, celui d’avoir manqué quelque chose. C’était un peu moins « mon » école. J’avais quitté mes amis et quand je les retrouvais, ils avaient vécu quelque chose de plus, ensemble. Et moi, j’avais certes vécu autre chose, mais mon sentiment d’appartenance en était heurté. J’étais sans arrêt dans ce va-et-vient émotionnel entre vouloir partir, et surtout rester. Je me plaignais de la cantine mais elle ne rassurait.

La cantine, ce n’est donc pas que manger. C’est ce que j’ai appris au fur et à mesure des années. Si c’est la fonction première de la cantine, ce n’est pas seulement à ça qu’elle sert. Manger en deviendrait presque accessoire.

école - éducation - cantine - repas - manger - enfant - apprendre - apprentissage

À la cantine, j’ai appris à négocier les relations sociales. 

Petite, j’avais ma place réservée à la cantine : toujours la même, avec les mêmes personnes. J’ai appris, au fil de l’année, à interagir dans un groupe imposé, à négocier les relations sociales. Pas toujours facile, mais après tout, c’est à cette situation que l’on est confronté·e toute notre vie. Ce n’était pas, contrairement à la maison, ma famille. Au début de l’année, je n’avais aucun lien affectif avec eux. Mais il fallait faire avec. Pas toujours agréable, mais probablement formateur.

Par la suite, le placement était libre. On arrivait avec son plateau, et puis on devait se trouver une place. Trouver quelqu’un avec qui manger ou affronter le regard des autres lorsqu’on mangeait seul·e, ça aussi, c’était un apprentissage pas toujours facile, mais dont je me sers encore aujourd’hui. Ça n’a pas guéri mon introversion, mais ça m’a permis de savoir la dépasser quand la situation l’exige vraiment.

J’ai appris à gérer un budget.

Un tout petit budget, d’accord. Mais à partir de l’adolescence, j’avais une carte de cantine sur laquelle mes parents mettaient de l’argent. Selon ce que je prenais (entrée et plat, plat et dessert, les trois, une boisson, un fromage, etc.), ça ne coûtait pas la même chose. J’ai appris que la nourriture avait un coût, ce qui m’a, probablement, servi plus tard. On peut penser ce qu’on veut de ce système, mais je pense qu’il a au moins le mérite de proposer un apprentissage par l’expérience. Et, alors que l’on reproche souvent à l’école son manque de concordance avec la réalité, cette expérience s’inscrivait dans quelque chose de très concret dans la quotidien de chacun.

J’ai appris que l’école, c’est une pluralité de situations d’apprentissage

La cantine est une situation quotidienne pour un écolier. Tous les jours, c’est une heure de son temps, plus ou moins. Donc, l’école n’est plus seulement un lieu de français, de maths et de géométrie, mais c’est aussi un lieu où on va à la cantine pour y partager un repas. Elle est un lieu d’apprentissage de la vie en communauté. On y partage, on y élabore ensemble des stratégies pour avoir plus de frites (vécu inside). On vit un peu ensemble. Et puis on apprend, sans en avoir l’air.

école - éducation - cantine - repas - manger - enfant - apprendre - apprentissage

On est à l’école, mais on n’est pas dans une situation de classe. C’est une pause, une respiration, où on apprend des choses différentes. On échange, on parle, on développe tout un tas d’habiletés qu’on n’aurait pas pu développer si on était resté en classe. C’est complémentaire, en fait.

Vers la cantine idéale

Et l’on pourrait pousser le concept bien plus loin, en proposant aux enfants de participer au choix des menus, à la cuisine, ou même à cultiver avec eux les légumes servis. Je sais, ça poserait plein de problèmes de normes. Des histoires sanitaires, tout ça. Et on ne peut pas mettre un couteau dans les mains d’un tout petit, surtout si on a vingt enfants en même temps. Mais après tout, pourquoi pas y penser. Il y a peut-être des solutions. Si l’école est un lieu d’accompagnement de chacun, la cantine pourrait trouver sa place là-dedans. Il y a quelques années, en regardant une émission, j’ai été atterrée de constater que certains enfants ne savent pas reconnaître une courgette. Ou un chou-fleur. Parfois même, une tomate. Sérieusement, une tomate. Alors la cantine ne pourrait-elle pas être un éveil à ce qu’offre la nature ? À la façon dont sont cultivés les aliments que l’on mange ? Qu’est-ce que l’agriculture biologique, qu’est-ce que la nourriture kasher ou hallal ? Comment pousse un melon ? Faire prendre conscience aux enfants que leur steak haché fût probablement, auparavant, une vache laitière, ou que la farine vient d’un épi de blé qui a subi un processus de transformation, ce n’est pas chipoter sur des détails : c’est ouvrir les horizons, et c’est permettre aux enfants, un jour, de faire des choix éclairés.

école - éducation - cantine - repas - manger - enfant - apprendre - apprentissage

Mais c’est pas le rôle des parents, ça ?

Oui, c’est le rôle des parents. Mais il n’y a aucune chance que mes enfants sachent quoi faire d’un salsifis, ni même probablement qu’ils sachent le reconnaître sur un étal. J’en suis moi-même incapable, puisque je n’en consomme pas. Je serais bien en peine aussi de leur expliquer ce qu’est la nourriture kasher, exactement, au-delà des grandes lignes. Je n’y suis pas confrontée dans mon quotidien. Et de toute façon, je trouverais bien plus pertinent, intéressant et complet qu’ils l’apprennent de gens qui s’y connaissent vraiment. La cantine, c’est aussi une ouverture sur ce qu’il n’y a pas à la maison, c’est la comparaison des façons de manger. « Tiens, tu bois du lait de vache toi ? C’est rigolo, chez moi, on boit du lait de soja. Tu crois qu’il faut le traire, le soja, pour avoir du lait ? »

Est-ce une obligation ?

Parce que quid des établissements qui n’ont pas de cantine, alors ? Que ce soit géographique (pas de cantine dans certains pays, par exemple) ou pour des raisons budgétaires, certains lieux ne peuvent pas cuisiner pour les enfants. Je ne fais pas une sorte d’apologie de la cantine. Pas plus que je ne dis qu’il FAUT y aller. Je suis consciente des problèmes qu’elle peut poser aussi, quand elle ne propose pas de menus en adéquation avec la façon de manger des familles, ou quand elle devient source d’anxiété pour une raison X ou Y. Je sais aussi que de nombreuses familles ne peuvent tout simplement pas se permettre d’y inscrire leurs enfants. Mais j’avais envie d’apporter un éclairage peut-être différent du discours ambiant. C’est vrai que la cantine ce n’est pas toujours bon, pas toujours équilibré. Mais en tout cas, ça n’a pas émoussé mon insatiable gourmandise. Et je voudrais proposer quelque chose de plus doux : envisager la cantine comme un lieu d’apprentissages, de partages, de vie en communauté. Que si le repas ne soit pas commun, on puisse quand même partager le moment. Chacun sa boîte à lunch, mais tous ensemble.

école - éducation - cantine - repas - manger - enfant - apprendre - apprentissage

Ma cantine

Après, j’ai grandi. À l’université, j’ai fui le RU autant que possible. Trop de bruit, trop de monde. Même si je garde un souvenir impérissable du verre de vin offert à tous les étudiants le jour de la sortie nationale du Beaujolais nouveau. J’avais tendance à ne pas aller dans cet endroit fourmillant pour manger. Mais ce n’est pas bien grave finalement, parce qu’avec ma boîte à lunch aujourd’hui, je retrouve parfois une bulle de tous ces moments de cantine. Quand, assis autour d’une table, on mange tous ensemble pour couper la journée en deux. C’est trop rare à mon goût, parce qu’on ne mange pas forcément tous en même temps, ou c’est vite expédié parce que la journée de travail attend. Mais mon côté français, qui a perduré malgré l’expatriation, a toujours envie de longs repas communs. Et j’y apprends toujours, beaucoup. Je crois que si je pouvais, finalement et malgré tout ce que j’ai pu râler adolescente, j’instaurerais la cantine dans mon entreprise.

Comme quoi…

***

Image en Une : Photo by Tracey Hocking on Unsplash

Source des images :  Jasmin SchreiberrawpixelchuttersnapDana DeVolkMohsin Ali

Une pensée sur “Tu manges à la cantine, toi ?”

  1. « Elle aurait été vexée de me voir à part, avec un prix de cantine différent… » Oui je suis daccord, je trouve cela lamentable ce prix de cantine discriminant. Du coup, le prix augmente pour les autres et jai lu quelque part que de plus en plus de parents avaient du mal à payer cette cantine. Les autres paient mais ils ont déjà tant à payer par ailleurs. Excellent article. online pharmacy business model

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *