Performance et efficacité : la remise en question

Un mois. Un mois que je ne suis pas passée par ici. En presqu’un an depuis la création de Feeducatif, ce n’était jamais arrivé. Moi qui écrivais avec la régularité d’un coucou suisse, tout à coup, j’ai vu ma performance baisser. Se casser la figure, même. Un mois sans écrire une ligne. Une petite story et deux petits posts Instagram. Pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Mais où étais-je ? Pas loin. Parce que pendant ce mois, je n’ai pas chômé pourtant. J’ai juste dû établir un ordre de priorité. Accepter que je ne pouvais pas être super efficace en permanence. C’était un constat difficile, on ne va pas se le cacher. On nous apprend très tôt qu’il faut être dans une performance continuelle et sans faille, et j’ai très bien intégré le concept.

école-performance-performant-efficacité-meilleur-productivité

Pendant un mois, j’ai donc mis ma (non) performance ailleurs.

Je me suis consacrée, notamment, à ma thèse de doctorat. J’ai fait des retraites de rédaction pendant des journées entières, et ai tâché de rassembler des données à analyser. Je me suis efforcée d’avancer, un peu, stressé, beaucoup, dormi, peu, jeté mes forces dans la bataille, totalement. J’ai cherché à être efficace et à avancer enfin le travail en cours. C’était important.

J’ai passé du temps avec des gens qui me sont chers. Visité certains à l’hôpital. Préparé des grands repas. Profité de voir des proches trop souvent loin de moi. J’ai pris dix jours de vacances, loin, et (presque) sans travail. Dix jours ! Ça ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps.  Ce n’était ni de la performance, ni de l’efficacité, ni de la productivité, pour le coup. Mais ça m’a rendue plus légère.

J’ai essayé, tout au long de ce mois, de ne pas culpabiliser. C’était ça le plus difficile, sûrement. En tout cas, disons que ça m’a vraiment fait réfléchir à cette idée qu’on devrait toujours être performant, dans tout, tout le temps. À cette pression que je me mets toute seule, c’est vrai, mais que je ressens autour de moi aussi.

La performance, c’est valorisé par la société

Il y a cette idée, quelque part, qu’il faudrait être performant en permanence. Une recherche Google suffit pour s’en rendre compte : on veut être bon dans tout, on trouve des conseils pour être plus productif ou des sites internet entiers dédiés à être meilleur. Essayez de travailler de chez vous, et on vous taxera de feignant·e. Arrêtez de travailler pour une raison X ou Y, et on vous expliquera que vous ne servez pas à grand chose. Je caricature ? À peine.

école-performance-performant-efficacité-meilleur-productivité

On entend des salariés qui s’obligent à rester tard à leur travail pour qu’on pense qu’ils sont performants. Certains cherchent à décrocher un diplôme prestigieux pour l’amour de la performance plus que par intérêt profond. D’autres encore, ne se rêvent qu’en leaders, valorisant leur productivité. Un petit tour dans une librairie, et l’évidence est là : les rayons de développement personnel, ceux-là même qui sont censés proposer des outils pour être plus heureux, proposent bien souvent l’idée de développement comme permettant de mieux s’organiser pour être plus productif que plus heureux. Et on aime vraiment beaucoup ceux qui se hissent au sommet à coup de journées de travail de 19 heures. On les admire.

Sauf que moi, ces derniers temps, dans les rayons de développement personnel, je suis plus attirée par les livres qui parlent du hygge. Alors oui, c’est à la mode aussi. Mais l’effet waouh est quand même moins là. J’ai envie de bougies, de musique douce, de chocolat chaud et de romans. De ronronnements de chat et de feu de cheminée. Le tout enroulée dans un plaid avec de grosses chaussettes. J’ai envie de prendre le temps. Et soin de moi, surtout.

Et ça me fait culpabiliser à bloc.

D’où ça me vient, cette idée que la performance devrait toujours être ma préoccupation première ?

Forcément, pendant ces quelques temps off, j’ai eu le temps d’y réfléchir. Certes, je n’ai pas rien fait du tout. J’ai même bien avancé certains projets. Malgré tout, j’ai pris le temps de me demander pourquoi je culpabilisais d’être moins présente ici et là. Et la réponse m’a frappée comme un boomerang dans le nez : on ne m’a jamais dit qu’il existait une autre option que la performance.

école-performance-performant-efficacité-meilleur-productivité

Parenthèse : quand je dis on ne m’a jamais dit, je parle pas des sphères privées de ma vie. Évidemment que mes parents, mes proches, me disent de lever le pied de temps en temps. Parce qu’ils m’aiment bien (je crois) et qu’ils voient que je m’épuise parfois à essayer d’être bonne partout. Je vais plutôt parler de là où on m’a inculqué cette idée de performance.

La société, la culture, se fonde beaucoup sur les valeurs communes, partagées… et enseignées. Et devinez par où on passe (presque) tous pour y recevoir un enseignement ? Bingo. L’école. Ou plutôt, peut-être, le système scolaire traditionnel dans lequel j’ai été scolarisée.

Parenthèse, encore : comme toujours, je vais faire une petite généralisation qui part de mon expérience et j’ai bien conscience que ça ne marche pas partout pareil. Néanmoins, aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de ce que j’ai vécu. Et j’ai le droit, c’est mon blog. Merci. 🙂

Comment l’école m’a appris la performance

Il y a plein de petites situations dans lesquelles l’école m’a mise face à ce besoin d’être bonne. Ici, je vous en donne quelques-unes en vrac, sentez-vous libres de compléter la liste à votre guise.

Je n’ai jamais été sportive. Pourtant, en endurance, on me faisait courir avec d’autres élèves bien plus sportifs que moi, qui récoltaient les bonnes notes et qu’on me citait en exemple. Parce que eux, tu vois, ils étaient bons.

À douze ans, on nous a fait faire la dictée de Pivot, en nous expliquant que seuls les meilleurs seraient retenus pour le stade suivant. Parce que c’était une compétition, et qu’il ne fallait pas déshonorer l’école.

Quand je suis entrée au secondaire, j’ai été sélectionnée sur dossier pour intégrer une filière européenne. Où « les bons élèves allaient » parce que « c’était mieux pour l’avenir ».

Au primaire, à chaque trimestre, les bulletins étaient classés du meilleur au moins bon. Le premier de la classe pouvait choisir sa place pour le trimestre suivant avant les autres. Puis, c’était au tour du deuxième. Puis du troisième. Et ainsi de suite. Les moins bons de la classe prenaient ce qu’il restait.

J’ai eu des enseignants qui m’ont expliqué que la voie scientifique valait plus. Et que moi, en littéraire, je ne ferai jamais rien de bien pour la société. En plus, j’avais une option artistique. La cata, alors que j’aurais dû faire un métier qui gagnait beaucoup d’argent et que pour ça, une seule voie possible. (Ah ?)

J’ai eu une enseignante qui donnait des bonbons à chaque bonne réponse (coucou, motivation extrinsèque !) et citait les « bons » élèves en exemple.

école-performance-performant-efficacité-meilleur-productivité

Et ça ne se limite pas à l’école, d’ailleurs.

À l’université, les bons étudiants sont soutenus par des bourses. Tandis que ceux qui ont des résultats corrects, mais pas extraordinaires, ne bénéficient pas de soutien financier. Et c’est la même chose pour ceux qui sont ultra performants dans leurs publications scientifiques. Ceux-là pourront prétendre à des concours prestigieux, des prix, des soutiens financiers de plusieurs milliers de dollars. D’ailleurs, on n’hésite pas à répéter à longueur de temps que le marché du travail est compétitif, que seuls ceux qui ont la meilleure performance auront leur chance. On fait des conférences pour les étudiants pour leur permettre de développer leur efficacité. Ou pour être plus productifs dans leurs études.

Ce qui m’amuse un peu, dans l’histoire, c’est que pour mémoire, j’étudie en sciences de l’éducation. Là où on forme les futurs enseignants, tsé. Là où on les forme avec un message. Normalement. En fait non, maintenant que j’y réfléchis, ça ne m’amuse pas tant. Ça me fait plutôt grincer des dents.

Mais bref, après trente ans et demi de cette ambiance-là, c’est un peu normal que le message soit intégré.

L’école peut-elle se passer de performance, au fond ?

Parce que veut veut pas, on n’a pas le choix : il faut évaluer, à l’école, pour décider si les apprentissages sont acquis. Aussi, il n’y a qu’un nombre limité de places dans certaines filières. Alors comment faire ?

Depuis plusieurs années, on se pose la question des notes. De la pression qu’elles induisent sur les élèves. On les remplace par des codes couleurs ou des bonshommes sourire. Mais le résultat est le même, finalement. Il faut être bon pour ne pas avoir rouge ou bonhomme-pas-content. Et puis en France, il y a eu l’apparition de ParcourSup, une première dans le monde de l’éducation. Car c’est un programme qui tend à sélectionner. À introduire l’idée de concours là où il n’y en avait pas.

Mais peut-être y a-t-il plusieurs façons de présenter les choses.

école-performance-performant-efficacité-meilleur-productivité

En discutant récemment avec des élèves, je me suis rendu compte que l’idée de performance avait, finalement, peu d’importance pour eux et elles. Les notes n’étaient pas si primordiales. Par contre, l’effort mis, la volonté d’arriver à réaliser leurs projets (et pas ceux de l’école, j’insiste), l’intérêt profond pour leurs études, ça, c’était mis en avant. Ils demandaient le droit à la créativité, ils avaient envie qu’on les écoute. Qu’on les laisse dessiner leur route à eux. Celle qu’ils se choisissent, pour eux. Et que l’école, au final, ne devait pas être un lieu d’apprentissage de la performance, oh non. Mais un lieu d’épanouissement personnel.

Honnêtement ? C’était beau.

***

Image en Une : Randy Fath

Source des images : Clark TibbsAndy BealesKolleen GladdenJon TysonFelix Koutchinski.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *