Doit-on faire peur à nos enfants ?

OK, mon titre est un peu dramatique. Vous vous dîtes peut-être que je suis tombée sur la tête. Que bien évidement que non, qu’on ne doit pas faire peur à nos enfants. Quelle idée ! Mais aujourd’hui c’est Halloween, et je trouve le sujet tout à fait d’actualité. En me promenant ici et là, j’ai trouvé des mamans (oui, parce que sur les blogs ce sont surtout des mamans, constat) qui s’inquiètent parce qu’Halloween est de plus en plus répandu en France. Elles trouvent ça glauque. Triste. Inquiétant. Trop sucré.

Ici en Amérique du Nord, l’ambiance est bien différente. Depuis une semaine, mes collègues ne parlent que de leur citrouille à creuser. De leur déguisement. De celui de leurs enfants. Et ce matin, surexcités, ils se montraient leurs déguisements les uns aux autres. Beaucoup de rires. Pas de peur nulle part.

Sauf que Halloween, veut veut pas, ça fait peur. C’est l’idée. Et bien des gens s’inquiètent pour leurs enfants. N’est-ce pas trop ? Surtout pour les petits ?

Pourquoi Halloween, ça fait peur ?

Halloween, c’est un peu la fête de la peur. Je vais vous la faire courte (mais si vous voulez plus de détails, allez lire les articles complets de Pom de pin ici ou ici) : en gros, on chasse les mauvais esprits. Halloween est une fête celtique. On a besoin de les chasser parce que en ce jour qui, à l’origine, marquait la fin de l’année, une porte s’ouvrait pour faire passer les esprits d’un monde à l’autre. Donc, on les chassait, parce qu’on est pas si mal quand ils sont loin. Pour ce faire, il fallait leur faire un peu peur. Donc, voilà. En très gros. Halloween.

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Autrement dit, à l’origine, Halloween a pour but de nous assurer la sérénité et la paix, loin de ce qui peut nous effrayer. Tout ça est plutôt positif et explique le déchaînement de zombies, faux sang, films d’horreur et autres aujourd’hui. Les bonbons, eux, viennent semble-t-il des offrandes faites à l’époque. Les citrouilles creusées de la légende de Jack qui, ayant eu la mauvaise idée à ce moment-là de faire des deals avec le diable, s’est retrouvé à errer avec pour seul éclairage et repoussoir un navet éclairé. Après, on s’est rendu compte que les citrouilles étaient quand même plus facile à creuser et correspondaient à cette période de l’année. Banco pour la citrouille.

Ce qu’il ressort de ce bref rappel des origines, c’est que finalement, peur ou pas, ce qu’il nous reste aujourd’hui est un rituel qui vient de loin. Ce n’est pas glauque. Pas un rituel dénué de sens et commercial. Et pas non plus un événement qui sort de l’imaginaire terrible des américains qui n’en veulent qu’au sucre. Bref, ça a un sens.

Les enfants et l’imaginaire qui fait peur

Avez-vous déjà lu un conte pour enfant ? Un vrai, je veux dire. Pas sa version Disney. Si ce n’est pas le cas, il faut que vous sachiez un truc : c’est pas joli joli.

La belle au bois dormant, par exemple, se fait violer par le prince pendant son sommeil. Disney a transformé en un baiser romantique ce qui est, à la base, écrit pour être une agression sexuelle. Dans un conte pour enfant. Oui oui.

La petite sirène, elle, souffre tout le long du conte. Ses jambes lui donnent l’impression de marcher sur des lames de couteaux. À la fin, alors que le prince en épouse une autre, on lui donne le choix de les tuer tous les deux. Elle ne le fait pas. Parce qu’elle préfère se suicider.

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Alors bon, en terme de douceur et de papillons qui volent dans un univers sucré, on repassera. Pourtant, ces contes ont été écrits pour des enfants. Et même si on cherche des contes plus « soft », il y a souvent des thématiques importantes dans les histoires pour enfants. L’abandon. Le deuil. La solitude. Être perdu dans sa vie, ne pas savoir où aller, se poser des questions. Les histoires pour enfants ne sont pas des petites choses mignonnes sans rebondissement. Normal : il n’y aurait pas d’histoire sinon.

Mais pourquoi diable veut-on faire peur aux enfants ?

Si vous ne l’avez pas lu, je vous conseille ce livre de Bettelheim, archi-connu. Il ouvre des pistes de réflexion. L’auteur explique, en gros, que ces contes ont une fonction dans la construction des enfants. Ils abordent des thématiques importantes et intemporelles. Ils permettent aux parents, aux éducateurs, d’avoir une porte d’entrée pour aborder ces sujets avec les enfants.

Il ne s’agit donc certainement pas de les terroriser. On veut leur permettre d’engager une réflexion sur ces thèmes qu’ils rencontreront au cours de leur vie, si ce n’est déjà fait. On considère parfois les enfants comme des êtres qui absorbent leur environnement, comme des éponges à émotions et à idées. Je continue à ne pas être d’accord avec cette idée-là. Les enfants, même tout jeunes, captent des signaux dans leur environnement et apprennent en mettant en place une réflexion dessus. Le conte, l’histoire, devient alors un outil d’apprentissage pour eux, et de communication avec les adultes sur des sujets pas super faciles à aborder à brûle-pourpoint.

Donc bref, Halloween ?

Ce que j’aime à Halloween, c’est justement ça : on a tout un tas d’éléments de réflexion. Sur notre rapport à la mort, déjà. À la peur qu’elle nous inspire. On peut la dédramatiser. Et puis il y a notre rapport à ceux qui étaient là, mais qui sont morts avant nous. Parce qu’Halloween a, je trouve, un effet cathartique : on joue ce qui nous fait peur, on le tutoie l’espace d’une journée. On le regarde dans les yeux. On questionne et on s’autorise à rire de ces terreurs existentielles.

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Dans l’histoire de l’humanité, c’est toujours un peu comme ça que ça s’est passé : on met en scène ce qu’on ne peut pas expliquer. On vit des émotions ensemble à ce sujet-là. Exemple : dans les théâtres de la Grèce Antique, Antigone se faisait enterrer vivante pendant qu’Oedipe épousait sa mère. Et toute la cité venait assister à ça pour vivre l’émotion tous ensemble et pouvoir passer à travers.

C’est un peu ça que nous propose Halloween, au fond. Une occasion collective de se confronter à nos peurs et de les mettre à distance. Se dire qu’on peut vivre malgré cette peur. Et que c’est OK d’avoir peur, d’ailleurs.

Tout est dans la façon dont on présente la fête aux enfants.

Solution 1 : se dire que c’est une fête commerciale, où on mange trop de sucreries et qu’on n’a pas trop envie d’aller se geler les fesses le temps que les enfants aillent sonner à toutes les maisons. Bref, que ça n’a pas grand intérêt, tout ça, et que franchement les démonstrations de faux-sang c’est un peu glauque.

Solution 2 : se dire que c’est une belle occasion de vivre certaines émotions habituellement refoulées, et de laisser les enfants les vivre aussi. Je n’ai pas dit les laisser être terrorisés et faire des cauchemars toutes les nuits hein. Mais on peut leur expliquer ce qu’est Halloween et pourquoi on le fête. C’est un bon début.

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Dans certaines classes par exemple, les enseignants travaillent avec les jeunes enfants sur les sorcières ou les vampires, à cette période. On en parle, on n’a pas peur de prononcer les mots tels qu’ils sont : mort, sorts, peur, douleur, sang. Et on n’en fait pas un drame. Il y a quelques temps, Sandra, rencontrée dans un dernier podcast, a publié un excellent article sur le rapport à la mort.  Et je trouve que ses mots mettent en perceptive ce que nous voyons comme quelque chose dont il faut éloigner les enfants à tout prix. Alors qu’au fond, c’est aussi ça la vie.

Finalement Halloween c’est comme Noël : on peut en voir le côté commercial et tristouille, ou on peut le voir comme une fête qui célèbre des valeurs incroyablement jolies. Juste un choix.

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Image en Une : Taylor Rooney

Source des images : Altınay DinçArtyom KulikovSašo Tušarfreestocks.org

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