L’enseignement, un métier de femmes ?

Nous sommes aujourd’hui le 7 novembre et depuis hier, 6 novembre, 15h35, de nombreuses femmes en France travaillent gratuitement. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le président de l’Assemblée Nationale. La raison ? L’écart salarial entre hommes et femmes qui subsiste dans le pays. 15,2% en moyenne, dépendamment des secteurs et des entreprises. Cette différence salariale correspond à presque deux mois de salaire, donc.  Et ça a beau être illégal depuis presque un demi-siècle, ça perdure.

De la place sociale des femmes

Oui, on en est encore à dénoncer des pratiques de ce genre. D’ailleurs, je titre ce paragraphe « de la place sociale des femmes » alors qu’en l’écrivant ça me brûle les doigts. Quelle place sociale des femmes ? Pourquoi hommes et femmes auraient-ils chacun une place assignée ? Sauf que ça perdure. Et on ne peut plus l’ignorer, quand on entend, à défaut de l’écouter, la parole qui se libère. Il existe une place, tacite, non balisée si ce n’est par les représentations des uns et des autres, hommes, femmes, enseignants, parents. Il y a quelques jours, mon cœur a saigné en lisant le message d’une maman. Elle s’inquiétait parce que son fils de trois ans aimait jouer avec une poupée. On enseigne une place à nos enfants, dès tout petits.

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Alors vous me direz, étant donné que je titre mon article sur l’enseignement, que ça n’a aucun rapport. La plupart des enseignant·es sont fonctionnaires, avec des grilles salariales claires (ce qui n’est pas vrai : lisez ça). Mais certain·es sont dans des structures privées. D’autres sont formatrices dans des entreprises et sont moins payées que leurs homologues masculins.  Certain·es auront pour tâche de démêler les stéréotypes de genres (ouh le gros mot !) avec leurs élèves. Et surtout, on a ce préjugé géant : enseigner, c’est un truc de femmes. C’est, je crois, un préjugé qui vient s’inscrire dans la même liste que celle qui nous amène à les payer moins. Et tout ça ça découle d’une croyance unique : la différence fondamentale entre hommes et femmes dans le milieu professionnel.

Où sont les hommes ?

Parce qu’à chaque rentrée universitaire, c’est le même constat. Je regarde mon amphithéâtre plein de futurs enseignants et je me demande où sont les hommes. Il y en a toujours quelques-uns, mais dans une minorité absolue. Une quinzaine. Parfois une vingtaine. Vingt-cinq dans les années les plus folles. Pour… cent soixante femmes. Pas bien lourd. Une année, j’ai eu un petit groupe de dix-neuf étudiants. Donc un homme. Un. Tout seul.

En fait, ma question est purement rhétorique, parce qu’en vrai, je sais où sont les hommes. Ils sont majoritairement en génie, en médecine. Dans des filières scientifiques dites « dures », « pures ». Des trucs de bonhommes, quoi. Parce qu’une femme est plus sensible, on l’orientera plus volontiers sur des filières littéraires. Un homme est plus rationnel. Plus mathématique. Et puis il sait lire une carte routière, lui. Il y a des exceptions, bien sûr. Mais quand même. Regardez les yeux des gens quand le plombier annoncé est une femme (ça se dit, « plombière » ?). Étonnement. Surprise. Légère incertitude. C’est un métier d’homme, ça. Une femme est bien trop délicate pour manier une clé à molette, dans l’inconscient collectif.

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C’est quoi, un·e bon·ne enseignant·e ?

Ça dépend. On voit un peu différemment un enseignant et une enseignante. Interrogez les représentations des gens autour de vous, et vous constaterez souvent que là où l’enseignante est sévère, l’enseignant se fait respecter. Là où l’enseignant est à l’écoute, l’enseignante fait son travail. Si un enseignant propose une activité gymnastique, il est créatif et ouvert ; l’enseignante proposant la même activité essaie de convertir ses élèves masculins à un sport de filles.

Moi, j’aurais tendance à penser qu’un·e bon·ne enseignant·e est une personne intègre, passionnée, bienveillante, pédagogue, à l’écoute, qui a une vision de son métier comme une activité inclusive et qui permet à ses élèves de se développer en tant qu’individus. Vous aussi, à en juger par vos réactions. Ce sont des qualités non genrées. Pourtant, il n’est pas rare (du tout) que des parents restent interloqués quand ils découvrent le genre masculin de l’enseignant de leurs enfants à la rentrée. Ils expriment parfois quelques craintes. Saura-t-il vraiment prendre soin de leurs enfants ?

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Nuançons au passage : il y a aussi des parents qui s’en fichent royalement, du genre de l’enseignant en question. Je généralise, encore, pour faire mon point.

Pourquoi les femmes sont de meilleures enseignantes

Je vous ai donc réuni ici quelques-uns des stéréotypes de genre que j’ai entendus sur les enseignants dernières années. Si vous en avez d’autres, je serais curieuse de les lire aussi ! Notons qu’à aucun moment, ces personnes ne disaient qu’un homme ne pouvait pas enseigner du tout. C’est juste que bon, il lui manquait parfois quelques qualités fondamentales… surtout quand on se parle d’école maternelle ou primaire. Après, ça semble souvent « moins grave ».

Les femmes sont plus douces.

Or (suite du raisonnement), quand on travaille avec des petit·es, c’est important, la douceur. Il faut savoir les prendre et ça, avec d’aussi jeunes enfants, ça passe par une douceur toute féminine, avec quelqu’un qui saura éponger leurs larmes. Sauf que, déjà, une femme n’est pas nécessairement plus douce qu’un homme, c’est une question de caractère plus qu’une question de chromosome X, et ensuite, on n’a pas besoin d’être hyper doux pour être enseignant. Désolée.

L’instinct maternel des femmes les prédispose à l’enseignement.

J’aimerais qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec la question de l’instinct maternel des femmes qui serait, lui aussi, génétique. Mais même si l’on n’en finissait pas avec cette idée-là, on ne demande pas aux enseignant·es d’être des parents. On leur demande d’être des enseignants. Et si je reste convaincue qu’il y a une responsabilité partagée pour certains apprentissages, le rôle, lui, n’est pas le même.

Les femmes vont mieux leur enseigner la poésie.

Si, je l’ai entendu. L’argumentaire tournait autour de la sensibilité exacerbée des femmes pour les matières artistiques. Je ne sais pas s’il y a vraiment quelque chose à commenter ici. :/ Coucou, Pablo Picasso, Charles Baudelaire, Victor Hugo, Henri Breton, Henrik Ibsen, et tous les autres hommes engagés artistiquement.

Les hommes sont plus dans l’action, les femmes plus dans la réflexion.

Au-delà de la comparaison sur des modes de fonctionnement qui semble déjà un peu difficile à défendre, ce stéréotype est une méprise complète sur ce qu’est l’enseignement. Et son rôle dans la vie des élèves, aussi. Comme si on n’enseignait que de l’abstrait, de la matière à penser, et qu’on déconnectait l’enseignement de la réalité. Et aussi, comme si enseigner n’était pas un métier d’action. Comme si c’était un peu éthéré. Alors qu’on le sait, si on y pense trois minutes, qu’enseigner est un savant mélange de théorie et de pratique

L’enseignement est un métier féminin, parce que ça a toujours été comme ça.

Déjà, non. Il y a eu un paquet d’enseignants, professeurs, précepteurs et autres formateurs hommes dans l’histoire. Au pif : Socrate. Et ensuite, ce n’est pas si un jour on a séparé les garçons des filles dans les écoles et qu’on avait tendance (quoi que pas toujours, quand il s’agissait des écoles de garçons) à leur mettre un·e enseignant·e de même sexe pour éviter les « problèmes », pourquoi maintenant devrait-on décider que finalement les femmes sont meilleures que les hommes dans leur enseignement ? Non, non, non.

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Et puis des petites phrases apparemment anodines ici et là…

Quelqu’un qui s’inquiète que la force physique de l’enseignant lui fasse mettre en place des activités trop difficiles pour une petite fille en sport. Une mère qui se demande si sa fille est vraiment en sécurité avec ce jeune enseignant homme. Toutes ces représentations et bien d’autres encore, posent des questions fondamentales. Je précise encore une fois que je généralise.

Qu’on se le dire une fois pour toutes : ni le genre, ni le sexe n’ont grand chose à voir avec l’enseignement. Mais en ce lendemain de jour où les femmes ont commencé à travailler gratuitement, je pense que des petites phrases comme celles-là devraient être au cœur de la réflexion. D’où viennent nos stéréotypes, comment les construisons-nous, et comment les transmettons-nous autour de nous ?

D’autant que dans un milieu scolaire, ne doit-on pas, particulièrement, s’interroger sur la façon dont les futurs adultes de notre société construisent leurs représentations sociales et de genre ?

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Pour en savoir plus

  • sur le 6 novembre, 15h35 : l’article du Huffington post ici, ou le communiqué de presse du collectif Les Glorieuses ici. En fait, c’est tellement documenté que vous trouverez sans doute votre bonheur dans les nombreux articles ou vidéos sur internet…
  • sur la féminisation du corps enseignant, cette enquête du Figaro pour la France ou celle du Journal de Montréal pour le Québec, mais aussi cet article qui pose les questions des conséquences de la féminisation de l’école
  • et si la question de la différence homme-femme vous intéresse, j’avais écrit il y a quelques temps cet article sur l’écriture inclusive et cet article sur les soutien-gorge. Oui, les soutien-gorge. En voilà un autre beau gros mot.

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Image en Une : Photo by Charles Deluvio 🇵🇭🇨🇦 on Unsplash

Sources des images : rawpixelBen WhiterawpixelConner Baker

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